La Rentrée littéraire : tout ce que vous avez toujours voulu savoir – ÉPISODE 3

12 août 2016 Mathilde de Chalonge Actu/Buzz,Livres,

Serviettes de plages tout juste rangées, cartables d’écoliers à peine achetés, souvenirs de vacances d’été encore frais… Pas de doute, c’est la saison de la rentrée littéraire qui commence ! Chaque année, depuis la fin du XIXème siècle, le petit monde de l’édition est en effervescence entre septembre et novembre, mois de la remise des prix littéraires. Cet événement culturel spécifique à la France est devenu un incontournable du calendrier. Quels sont les dessous de cette institution ? Comment en est-on venu à publier 600 livres en trois semaines ? Faut-il parler de coup médiatique ou de fête de la littérature ? Aujourd’hui, nous nous intéressons aux jurés qui remettront les prix littéraires.

 

Vous trouverez ici notre sélection d’eBooks rentrée littéraire 2016

 

Cet article fait partie de la saga Rentrée littéraire. Chaque vendredi, redécouvrez cet événement culturel incontournable :
 
Épisode 1 : petite histoire de la rentrée littéraire
Épisode 2 : les scandales de la rentrée littéraire
Épisode 3 : les jurés
Épisode 4 : premiers romans, primo-auteurs
Épisode 5 : la rentrée 2016
 
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rentrée littéraire

Épisode 3 : les jurés des prix littéraires

Au sein de la masse de livres publiée entre le mois d’août et le mois de septembre se cache une dizaine de romans que les prix littéraires célébreront. Comment distinguer l’exceptionnel et étouffer le mauvais, comment séparer le bon grain de l’ivraie ? C’est aux jurés des prix littéraires qu’incombe cette lourde tâche. Capables de faire la pluie et le beau temps d’une maison d’édition, ils sont les spécialistes de la sélection, de la distinction. Comment ces cénacles littéraires fonctionnent-ils ? On vous emmène dans les coulisses des jurys littéraires…

 

La constitution d’un jury

Si les jurys littéraires ont chacun leur particularité, ils s’accordent cependant sur un point : leur permanence. En effet, contrairement à un jury de festival de cinéma, un jury de prix littéraire ne change pas à chaque édition. Années après années, on prend les mêmes et on recommence. La présidence et le secrétariat général tournent souvent, de manière alphabétique et tous les deux ans pour le prix Médicis. Le jury du prix Femina n’accepte que les femmes, quand le jury de Prix Interallié n’accepte que les hommes.

Statut de l'Académie Goncourt

Acte de création de l’Académie Goncourt

 

 

Evidemment, en tant que juré vous pouvez décider de démissionner ou l’on peut choisir de vous mettre à la porte, mais, d’une année sur l’autre, les visages demeurent, pour la plupart, inchangés.

 

Pour devenir juré de prix littéraire, il faut montrer patte blanche et être apprécié de tous. En effet, chaque membre peut exercer son droit de veto lors de l’élection d’un nouveau juré. L’absence d’un seul membre ajourne le scrutin pour le prix Renaudot.

Un jury littéraire fait penser à des collégiens décidant de l’intégration, ou non, d’un petit nouveau à leur bande : est-il assez cool pour traîner avec nous ?

Le Jury du Prix de Flore en 1994

Le Jury du Prix de Flore en 1994

 

Les jurés doivent bien s’entendre pour sélectionner leurs œuvres préférées sans s’arracher les yeux de la tête. Ils doivent accepter les desiderata des uns et des autres et faire face, parfois, à des membres têtus, coriaces, voire autoritaires. En 2007, Franz Olivier Giesbert aurait manipulé les délibérations du jury Interallié pour désigner Daniel Pennac comme grand gagnant, alors qu’il ne figurait pas sur la liste des ouvrages sélectionnés. La bande Interallié, unie « à la vie à la mort » resta silencieuse face à ces accusations, preuve de la grande solidarité des jurys.

 

 

 

Délibérer le ventre plein

Salon Goncourt chez Drouant

 

Les jurés ont tous leurs lieux de prédilections pour se rencontrer et discuter de leurs sélections, à l’abri des médias.

Les délibérations se font généralement au restaurant. Les jurés ne sont pas payés mais ils sont servis gratuitement dans de très bonnes tables. Le Goncourt et le Renaudot, les frères ennemis, ont tous les deux une sale à disposition chez Rouant. Une fois par mois, le mardi, sauf en août, le jury Goncourt se réunit pour discuter de l’actualité littéraire et pour annoncer ses sélections en période de rentrée littéraire. Un suprême de pintade aux girolles et quelques verres de vin plus tard, les jurys annoncent leur lauréat.

L’Hôtel de Crillon accueille le jury du Prix Femina et le restaurant Lasserre le Prix Interallié, quant au Médicis il se retrouve à La Méditerranée et le Prix de Flore au Café de Flore.

 

Comment choisir ?

 

Il y a trois ans, Thierry Maugenest, auteur français publié chez Albin Michel, écrivait une tribune pleine d’ironie dans les colonnes du Huffington Post, pour en appeler à une professionnalisation du « métier » de juré. Grâce au « Certificat d’aptitude au jugement littéraire averti », tous les jurés pourront faire la part entre la bonne et la mauvaise littérature.

 

Contre-historien de la littérature française, il écrivait avec humour : « Autrefois, je confondais volontiers Flaubert et Marc Lévy, mais après avoir suivi l’enseignement qui conduit au Certificat d’Aptitude au Jugement Littéraire Averti, je siège désormais parmi le jury du prix Renaudot ». Car je me fais fort de mettre sur pied une formation qui, en quelques semaines à peine, mènerait les étudiants vers le restaurant Drouant ou vers telle autre gargote branchée, où ils dîneraient chaque automne avant de désigner le lauréat d’un prix littéraire prestigieux. Car il est temps d’en finir avec ces jurés incultes, incapables de déceler la perle rare parmi les 700 romans d’une rentrée littéraire ! »

 

La sélection Goncourt 2015

La sélection Goncourt 2015

 

Derrière le ton trublion, on décèle un point de vue partagé par l’opinion : pourquoi, moi, français(e) moyen(ne), je n’apprécie jamais les romans plébiscités par les prix littéraires ? Les jurés ne savent-ils pas lire ?

 

Les jurés littéraires actuels sont considérés comme des experts en leur spécialité. Écrivains, journalistes et critiques, on attend d’eux qu’ils aient une vision globale de la création contemporaine mais également une solide compréhension de l’histoire littéraire. Fins connaisseurs du Lagarde et Michard, ils ne récompensent peut-être pas les œuvres les plus « lisibles » mais sûrement les plus « littéraires ».

 

C’est avec leur œil d’expert qu’ils peuvent parcourir les 600 livres publiés à l’occasion de la rentrée et procéder à un écrémage rapide. Ils savent juger car ils en mémoire le travail de leurs aînés et les tendances littéraires actuelles. « Au fond, les jurés littéraires sont un peu comme des profs qui corrigent des copies. L’œil du professionnel parle, si je puis m’exprimer de façon aussi osée. » Confiait Arnaud Viviant (Juré du prix Décembre et du prix de Flore) dans un article paru sur Rue89 en 2012.

 

Arnaud Viviant : Juré du Prix Décembre et du Prix de Flore

Arnaud Viviant : Juré du Prix Décembre et du Prix de Flore

 

Chaque jury récompense sa vision de la littérature mais également la capacité de l’écrivain à la renouveler : « Ce qui prime à mes yeux, c’est la modernité. Il faut être absolument moderne, comme disait Rimbaud. » Ajoutait Arnaud Viviant.

 

 

Finalement, à quoi sert-il d’être juré ? « A essayer d’imposer ses vues sur ce que doit être la littérature. A défendre des écrivains qu’on aime. A faire de la politique aussi, puisque à mon sens l’esthétique est une des branches de la politique, et que la littérature doit être engagée. », concluait Arnaud Viviant.

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La suite de notre saga estivale à lire ici !
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