La Rentrée Littéraire : tout ce que vous avez toujours voulu savoir – ÉPISODE 2

5 août 2016 Mathilde de Chalonge Actu/Buzz,Livres,

Serviettes de plages tout juste rangées, cartables d’écoliers à peine achetés, souvenirs de vacances d’été encore frais… Pas de doute, c’est la saison de la rentrée littéraire qui commence ! Chaque année, depuis la fin du XIXème siècle, le petit monde de l’édition est en effervescence entre septembre et novembre, mois de la remise des prix littéraires. Cet événement culturel spécifique à la France est devenu un incontournable du calendrier. Quels sont les dessous de cette institution ? Comment en est-on venu à publier 600 livres en trois semaines ? Faut-il parler de coup médiatique ou de fête de la littérature ? Aujourd’hui, nous nous intéressons aux scandales de la rentrée littéraire.

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Cet article fait partie de la saga Rentrée littéraire. Chaque vendredi, redécouvrez cet événement culturel incontournable :

 

Épisode 1 : petite histoire de la rentrée littéraire
Épisode 2 : les scandales de la rentrée littéraire
Épisode 3 : les jurés
Épisode 4 : premiers romans, primo-auteurs
Épisode 5 : la rentrée 2016
 

 

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rentrée littéraire

 

Épisode 2 : les scandales de la rentrée littéraire

 

Que serait une rentrée littéraire sans scandale ? Cela existe-t-il ? Les années passent et les polémiques se succèdent. Certaines concernent directement la rentrée littéraire et s’attaquent à l’institution même. Les copinages et les pots de vins sont dénoncés, l’impartialité des jurés remise en cause. D’autres concernent les livres qui défraient la chronique, notamment lorsque les ouvrages mettent en scène des personnalités. Souvent, des coups de gueule reviennent en cœur chaque année et la qualité littéraire de la rentrée est pointée du doigt.

 

Dans tous les cas… les polémiques pleuvent, qu’elles soient conjoncturelles ou intrinsèques à la rentrée littéraire.

 

 

Tous vendus !

prix litteraires : bandeaux

 

Il y a encore quelques années, si vous ne faisiez pas partie de la maison Gallimard, Le Seuil ou Grasset, vous n’aviez aucune chance d’obtenir un prix littéraire.

Ce monstre à trois têtes, rebaptisé Galligraseuil, dominait orgueilleusement la compétition. Jusque dans les années 1980, les jurés répartissaient entre eux l’attribution de récompenses : cette année tu auras le Goncourt, moi le Renaudot, et toi le Femina… Les prix alternaient, le Goncourt restant le plus prestigieux d’entre tous. En effet, les jurés faisaient tous partie de ces trois maisons d’édition, rendant leur impartialité douteuse. En l’échange de ces prix, Galligrasseuil leur proposait des contrats juteux aux belles avances financières. Les jurés, achetés par les éditeurs, publiaient alors des critiques élogieuses des fictions du monstre à trois têtes.

Marguerite Duras (Editions de Minuit) fit sensation en 1984 quand le Goncourt récompensa L’Amant : le fait était si rare !

 

En 2008 l’Académie du Goncourt interdit que ses membres aient un lien salarié avec les éditeurs… Cependant, les jurés peuvent quand même être édités par une des maisons en lice. Le jury restant le même, éditions après éditions, on comprend que le lectorat le soupçonne de copinages et pots de vins. Ne pourrait-on pas revoir les règles du jeu et renouveler le jury chaque année, à l’image d’un festival de cinéma ?

 

Galligrasseuil

 

Ces grosses ficelles devinrent si grossières que les jurés ont dû se remettre en question afin que les prix littéraires gardent leur panache. L’éditeur Actes Sud est aujourd’hui un habitué du Goncourt avec ses écrivains Mathias Enard (Goncourt 2015 pour Boussole) et Jérôme Ferrari (Goncourt 2012 pour le Sermon sur la Chute de Rome). Lattès a réussi à gagner le Renaudot l’année dernière grâce à son auteur star, Delphine de Vigan. Les éditions Stock et Sabine Wespieser ont conquis le cœur du Prix Femina ces deux dernières années, et le Prix Médicis récompense régulièrement P.O.L.

Cependant, environ deux tiers des prix sont toujours attribués à Galligrasseuil…

 

600 ou 20 livres ?

 

Rentrée littéraire

 

A l’automne dernier, 589 livres étaient labellisés « rentrée littéraire 2015 ». Pourtant, sur ces 600 romans, seule une vingtaine a retenu l’attention des média et, par conséquent, la nôtre.

Le Tour de France à peine fini, voilà qu’en débute un autre.

« La rentrée littéraire ressemble à une course cycliste. Sur les 500 coureurs qui s’alignent au départ, une vingtaine à peine parviendra à s’échapper du peloton« , disait Bernard Pivot.

 

Pourquoi ?

Premièrement on peut arguer que sur 600 romans publiés chaque année entre août et septembre, seuls quelques-uns peuvent nous frapper par leur singularité, leur ton, leur approche. Pas facile de tirer son épingle du jeu et d’écrire quelque chose de neuf, propre à retenir l’attention des jurés.

Mais, en raison des copinages déjà évoqués plus haut, l’on comprend mieux pourquoi seule une poignée de romans se distingue. Les connexions entre auteurs, maisons d’édition, comité de lecture et journalistes aident à faire émerger quelques titres.

Est-ce bien, est-ce mal, est-ce un scandale d’organiser des déjeuners d’affaire ? Le monde de l’édition est assez restreint, il se concentre autour du sixième arrondissement de Paris. Il faut soigner son réseau et ses relations pour avoir un bon papier publié dans un journal ou pour s’attirer les faveurs des médias. Un Prix littéraire vend en moyenne 100 000 exemplaires de son ouvrage, dans un secteur où un tirage à 5000 exemplaires est déjà considéré comme un succès.

 

Une économie du buzz ?

 

merci pour ce moment trierweiler

 

Les romans directement en prise avec l’actualité sont toujours les mieux relayés par les médias. Les livres qui s’intéressent à la société contemporaine, à ses acteurs célèbres ou à ses crises rencontrent un écho bien plus important que les romans centrés sur une intrigue et ses personnages.

Ainsi, Aurélien Bellanger, le cador de la rentrée 2012 avec La Théorie de l’Information, s’est inspiré des biographies de Paul-Loup Sulitzer, Marcel Dassault, Martin Bouygues, Thierry Breton et Xavier Niel pour écrire son roman. On se souvient évidemment du témoignage de Valérie Trierwieler il y a deux ans, Merci pour ce moment, qui racontait son histoire d’amour et de désamour avec le Président de la République. En 2015, 2084 de Boualem Sansal traitait de la montée d’un régime totalitaire, fortement semblable à l’Etat islamiste. En 1999, Christine Angot faisait sensation avec L’Inceste, dans lequel la lisière entre fiction et réalité était assez mince pour susciter le battage médiatique.

Ces livres à sensation sont souvent au centre de la rentrée littéraire. Les auteurs concernés font les tours des plateaux télé, essuient les critiques des colonnes « culture » des magazines et voient leurs noms tapés sur les moteurs de recherche des milliers de fois.

Et la littérature dans tout ça ? Valait-il vraiment le coup de dépenser tout son budget culturel dans un livre à scandale ?

 

Rentrée littéraire piratée (2014 et après)

 

 

Editions Gallimard : piratage rentree litteraire

 

 

La numérisation des livres et le développement de l’eBook a récemment changé la donne de l’événement. En 2014 la rentrée littéraire a été, pour la première fois, victime de piratage de façon massive. Il était possible de télécharger en une seule fois un pack des nouveautés. C’est un auteur, Thierry Crouzet, qui s’est « googlisé » en 2014 qui a découvert le pot-aux-roses.

Le plus troublant est que certains livres téléchargeables sur les plateformes illégales n’étaient pas encore disponibles en librairie. Y’aurait-il eu un infiltré au sein des maisons d’édition ? Les auteurs auraient-ils décidé de mettre leurs livres sur le net ? En 2015, à nouveau, quarante fichiers ont circulé sur la toile, téléchargés plus de 5 000 fois. On peut parier, sans trop de risque, que le scandale du piratage reviendra sur le tapis cette année encore.

 

Liberté d’expression et respect de la vie privée

 

eva simon liberati

 

Les auteurs français n’ont pas froid aux yeux quand il s’agit d’étaler leur vie privée. Nombreux sont les romans publiés qui s’inspirent de la vie personnelle de leur auteur. La vérité dérange et ne plaît pas forcément aux proches de l’écrivain.  En 2015, Irina Ionesco assignait en référé Simon Liberati au motif que des passages d’Eva constituaient, selon elle, des atteintes à sa vie privée. L’année dernière voyait également étalée aux yeux du grand public l’histoire d’Un amour impossible entre les parents de Christine Angot. Raphaël Duroy s’est, quant à lui, retourné contre son père, Lionel Duroy, pour la publication de son livre Colères qui donnait des détails explicites sur l’intimité de la famille. La querelle entre la liberté d’expression et le respect de la vie privée fait rage chaque année. Est-il scandaleux de laver son linge sale en public et doit-on interdire la pratique ? N’est-ce pas, a contrario, une forme d’expression comme une autre qui doit être tolérée ?

 

Le plagiat littéraire

 

camille laurens marie darrieussecq

 

Chaque année, 600 livres sont publiés à l’occasion de la rentrée littéraire. Bien qu’il soit impossible d’éviter les ressemblances entre les romans, certains écrivains vont trop loin et franchissent le seuil entre « similitudes » et « plagiat ». Ces accusations sont monnaie courante.

En 2007, l’affaire Camille Laurens / Marie Darrieussecq avait défrayé la chronique. La première accusait la seconde d’avoir copié son livre, Philippe, publié suite à la mort de son enfant. Dans Tom est mort, Marie Darrieussecq raconte l’histoire d’une mère qui perd son enfant de quatre ans. L’objet de la discorde ? Pour Camille Laurens il s’agit d’une histoire vraie, alors que pour Marie Darrieussecq l’on se situe dans le domaine de la fiction. Cette histoire de « plagiat » a fait scandale. Contrairement à un simple « copier-coller » Wikipédia, comme l’avait fait Houellebecq pour La Carte et le Territoire, il s’agissait cette fois ci d’un « plagiat psychique » selon les mots de Camille Laurens. « J’ai eu le sentiment, en le lisant, que Tom est mort avait été écrit dans ma chambre, le cul sur ma chaise ou vautrée dans mon lit de douleur. Marie Darrieussecq s’est invitée chez moi, elle squatte » confiait Camille Laurens dans un article.

 

Quand la rentrée littéraire dégoûte

 

Julien Gracq

Julien Gracq

 

En 1951, le Rivage des Syrtes de Julien Gracq fait grandement parler de lui. C’est sûr, il aura le Goncourt. Pourtant l’auteur refuse de se mouiller dans la course aux prix littéraires. En 1949, dans La Littérature à l’estomac, il avait déjà dénoncé les compromissions commerciales du monde littéraire de cette époque. Il se déclare non-candidat dans une lettre adressée au Figaro. Toutefois, il est désigné comme lauréat par le Goncourt. Il refuse le prix, et inspirera Jean-Paul Sartre quelques années plus tard.

 

Truquer la rentrée littéraire

 

Romain Gary

Les règles des prix littéraires sont formelles : il est interdit d’attribuer deux fois un prix littéraire à un même auteur. Romain Gary a fait fi de l’Académie Goncourt en gagnant deux fois le sésame. Pour ce faire, l’auteur a écrit sous un pseudonyme. Ainsi, Romain Gary a gagné en 1956 pour Les Racines du ciel, et Emile Ajar a gagné en 1975 pour La Vie devant soi. C’est le neveu de Romain Gary qui endossa le rôle d’Ajar jusqu’à la mort de l’écrivain en 1980… date à laquelle la supercherie fut révélée.

 

Les scandales viennent-ils gâcher la rentrée littéraire ou font-ils partie intégrante de cet événement culturel ? Que serait une rentrée littéraire sans polémique ? Pour Pierre Assouline, la controverse est, quoi qu’il arrive, indissociable de la vie littéraire à la française « Ce genre de polémique n’est pas gênant pour les prix, au contraire. Tant que cela fait scandale, ils font parler d’eux. Les prix littéraires ont leur défaut mais font que le grand public parle des livres de novembre à juin. Et cela fait vendre des livres. Pourvu que ça dure… »

La littérature à n’importe quel prix ?

 

 

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