La Rentrée Littéraire : tout ce que vous avez toujours voulu savoir – ÉPISODE 1

29 juillet 2016 Mathilde de Chalonge Actu/Buzz,Livres,

Serviettes de plages tout juste rangées, cartables d’écoliers à peine achetés, souvenirs de vacances d’été encore frais… Pas de doute, c’est la saison de la rentrée littéraire qui commence ! Chaque année, depuis la fin du XIXème siècle, le petit monde de l’édition est en effervescence entre septembre et novembre, mois de la remise des prix littéraires. Cet événement culturel spécifique à la France est devenu un incontournable du calendrier français. Quels sont les dessous de cette institution ? Comment en est-on venu à publier 600 livres en trois semaines ? Faut-il parler de coup médiatique ou de fête de la littérature ? Aujourd’hui, nous nous intéressons à l’histoire de la rentrée littéraire.

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Cet article fait partie de la saga Rentrée littéraire. Chaque vendredi, redécouvrez cet événement culturel incontournable :

 

Épisode 1 : petite histoire de la rentrée littéraire
Épisode 2 : les scandales de la rentrée littéraire
Épisode 3 : les jurés
Épisode 4 : premiers romans, primo-auteurs
Épisode 5 : la rentrée 2016

 

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rentrée littéraire

Épisode 1 : petite histoire de la rentrée littéraire

À force de se concentrer sur l’actualité et les sorties de chaque rentrée littéraire, on en a fini par oublier d’où venait cette tradition bien française. Chaque année, environ 600 livres paraissent entre fin août et fin septembre et la belle saison a pour habitude de se clôturer au mois de novembre, avec la remise des prix littéraires.

À l’origine, qu’est-ce qui a motivé l’institution d’une telle déferlante livresque au mois de septembre ? Une fois les Français rentrés de vacances, le monde de l’édition s’affole quelques semaines. Tout à coup, on ne lit plus, on dévore tout ce qui est estampillé « rentrée littéraire », moi la première, surtout si le livre est « goncourable » ou « renaudable ».

Cette frénésie ne date pas d’hier puisque la première mention d’une « rentrée littéraire » remonte aux années 1880, sous la plume du célèbre Ernest Renan.

Remontons un peu dans le temps pour comprendre comment s’est formé cet événement incontournable.

 

Et les Goncourt créèrent la rentrée littéraire

 

Frères Goncourt : Jules et Edmond

Les Frères Goncourt

 

La rentrée littéraire n’est pas aussi vieille que le livre, même si les médias ont tendance à nous faire croire que cette petite merveille française est établie depuis toujours dans l’hexagone. La rentrée littéraire est une particularité spécifique à notre pays et participe en cela à l’exception culturelle française.

Celle-ci est née dans les salons littéraires, particulièrement actifs à la fin du XIXe. Créés au XVIIe, ces foyers réunissaient les intellectuels de l’époque. Ils s’y rencontraient pour échanger et débattre à propos de la littérature en général et, plus spécifiquement, de la production littéraire contemporaine. Dans ces salons, on retrouvait les frères Goncourt. L’idée de « rentrée littéraire » est conceptualisée par Ernest Renan en 1880, année où Jules et Edmond, références littéraires parisiennes, étaient capables de faire la pluie et le beau temps de ce petit monde.

 

Ernest Renan

Ernest Renan

 

Pour doper la production de l’époque et encourager les écrivains contemporains à rivaliser en talent avec leurs aînés, les frères Goncourt eurent l’idée d’organiser un concours récompensant la meilleure œuvre de fiction française parue dans l’année.

Prévoyant, Edmond stipula dans son testament qu’une société littéraire devrait se charger de décerner le prix tous les ans, même après sa mort.

L’engouement pour le Goncourt prit vite des proportions que les frères n’avaient pas imaginées. L’esprit de compétition gagna les écrivains, mais c’est surtout les éditeurs qui devinrent de doux ennemis. Ils s’emparèrent du filon – lucratif,  et tentèrent de recruter dans leurs maisons les auteurs les plus « goncourables ». Tous les déçus du Goncourt, de ses critères de sélection ou de ses résultats, constituèrent des contre-propositions, des prix littéraires alternatifs. En 1904 le prix Femina vit le jour, puis le Renaudot en 1926, le prix Interallié en 1930 et le Médicis au lendemain de la guerre. Les éditeurs français firent alors concourir leurs poulains à plusieurs prix, et les recettes tirées des ventes devinrent capables de faire remonter en flèche un bilan annuel : qui n’a jamais offert un Prix Goncourt à Noël ?

 

Prix Goncourt : bandeau

Les prix littéraires ont tous aligné leur calendrier sur celui du Goncourt : les organisateurs remettent leur prix aux alentours du mois de novembre.

Depuis, la fin de l’été est devenue synonyme de coup d’envoi informel à cette course au prix littéraire.

Money, money, money

 

L’expression de « rentrée littéraire » apparaît pour la première fois dans un journal, le Figaro, en 1936, mais entre guillemets, ce qui indique la rareté de son usage à l’époque. En effet, c’est seulement dans les années 1980 que le monde de l’édition est passé à la vitesse supérieure.

La rentrée littéraire pour le monde de l’édition est comme Noël pour Toy’s r Us, Pâques pour les chocolatiers et l’été pour les vendeurs de monoï : il s’agit de l’événement à ne pas manquer.

 

Une rentrée littéraire ratée pour un éditeur équivaut à une année grise-mine. Les enjeux économiques sont importants, notamment ces dernières années avec la crise du livre et la crise tout court – c’est un poncif de le rappeler, bien sûr, mais il est néanmoins important de l’avoir en mémoire. En moyenne un prix Goncourt vend 300 000 exemplaires de ses œuvres, un Renaudot 150 000 et le Femina 100 000.

 

 

Prix Goncourt : le lauréat reçoit 10€

10€ pour le lauréat du Goncourt mais beaucoup plus pour l’éditeur…

 

Les Français ont l’habitude à Noël d’offrir le « dernier Renaudot » ou le « dernier Goncourt » et si parfois on est bien incapable de se souvenir du nom de l’auteur, les bandeaux rouges des libraires qui habillent les couvertures nous remettent sur le droit chemin de la caisse un 24 décembre à 15h.

 

Les éditeurs, dans les années 1980, se sont inspirés des techniques commerciales de la grande distribution pour promouvoir les œuvres de leurs champions : les services marketing et communication battent leur plein à cette période de l’année. Les auteurs, quant à eux, sont dans les starting-blocks dès le mois d’août et se préparent à un tour de France des salons, interviews, dédicaces et autres séances photo. La rentrée littéraire donne une place de choix au livre, place qu’on ne lui offre qu’une fois par an.

 

Alors le monde de l’édition sort sa plus belle robe de soirée, les attachés de presse mettent au point leurs meilleurs argumentaires, et le livre, tout fier, peut briller dans l’espace médiatique, tentant d’en occuper toute la place… et gare à l’indigestion.

 

Et la littérature dans tout ça ?

 

La logique mercantile de la rentrée littéraire en a dégoûté plus d’un. Ne parlerait-on que du livre, ce bien marchand, et non pas de littérature pendant cette passion automnale ? Je vous ferai une réponse de normande : oui et non.

Bien sûr, les buzz, les coups d’éclat qui font vendre prennent souvent le dessus lors d’une rentrée littéraire.

Pourtant, au-delà des auteurs transformés en bêtes à concours et des œuvres converties en best-sellers potentiels, on célèbre aussi la Littérature, avec un grand L. Cette ferveur est le moment de débats : qu’est-ce que la littérature ? Quel est le style des auteurs français ? Va-t-on vers une littérature de l’introspection ou bien vers une littérature ouverte sur l’extérieur ? Les auteurs français savent-ils écrire des histoires, et si oui des histoires joyeuses ?

Pour la sociologue américaine, Priscilla Parkhurst Ferguson, auteur de l’essai La France, une nation littéraire, ce « rite » qu’est la rentrée littéraire a pour objet de fêter la Littérature et non pas l’objet-livre : « le divorce entre l’objet que l’on vend ostensiblement et le sujet véritable » est patent, ajoute Mrs Ferguson. « La Littérature joue le rôle de fétiche, qui fait vivre la collectivité. ».

Ainsi, par le biais des livres qui sortent chaque année en septembre, on parle de littérature, résultat civilisationnel de plusieurs centaines d’années.

 

Mathias Enard Goncourt 2015

De Balzac, Mathias Enard a même l’allure…

 

Vercors, dans Le Silence de la mer, pointait très justement du doigt la richesse de la littérature française :

« Les Anglais […] on pense aussitôt : Shakespeare. Les Italiens : Dante. L’Espagne : Cervantès. Et nous, tout de suite : Gœthe. Après, il faut chercher. Mais si on dit : et la France ? Alors, qui surgit à l’instant ? Molière ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? Ou quel autre ? Ils se pressent, ils sont comme une foule à l’entrée d’un théâtre, on ne sait pas qui faire entrer d’abord. »

 

Cette rentrée littéraire sera encore un moment de confrontation entre les monstres sacrés français et les auteurs contemporains : on comparait l’année dernière Mathias Enard (Goncourt 2015) à Honoré de Balzac. Belle occasion pour faire remonter à la surface un débat sur la place de la description dans une œuvre de fiction, belle occasion pour convoquer Gérard Genette, critique littéraire, afin d’analyser son rôle littéraire.

 

Septembre est le moment propice pour reposer les mêmes questions sur la littérature mais pour y répondre de manière différente, avec un regard neuf. Alors oui, cette année encore nous ne serons pas épargnés par le battage médiatique traditionnel, mais quel débat séculaire se cachera derrière la rentrée littéraire 2016 ?

 

La réponse dans l’épisode 2 !

 

Vous trouverez ici notre sélection d’eBooks rentrée littéraire 2016

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