Paul Verhoeven : retour sur le cinéma du « Hollandais violent »

24 mai 2016 Bastien Hauguel Ciné/Séries,

À l’occasion de la sortie ce mercredi de Elle, redécouvrez l’univers du cinéaste Paul Verhoeven à l’origine de Robocop, Total Recall, Starship Troopers ou encore Basic Instinct

 

Originaire des Pays-Bas, Paul Verhoeven s’est imposé comme un cinéaste majeur des années 90 au style bien particulier. Le réalisateur installa dès son premier long-métrage Business is Business, mais surtout dans le second en 1973 Turkish Delices, son univers provocant, violent et teinté d’érotisme. Il se fera d’ailleurs déjà remarquer en obtenant une nomination pour l’Oscar du meilleur film étranger pour ce dernier. Par ailleurs, c’est par ses premières œuvres dans sa Hollande natale que Paul Verhoeven commença à développer des thématiques que l’on retrouvera dans le reste de sa filmographie.

Paul Verhoeven

Paul Verhoeven

Un réalisateur sulfureux

 

Le sexe occupe une place très importante chez le cinéaste, avec lequel il entretient un rapport troublant. L’amour est naturellement bestial. On se rappelle par exemple de la scène de viol collectif sur un jeune homme dans Spetters, l’agression de Jennifer Jason Leigh dans La Chair et le Sang, les séquences érotiques entre Michael Douglas et Sharon Stone dans Basic Instinct (et la fameuse scène d’interrogatoire où tout le monde a appuyé sur pause, ne niez pas). À la fois punks et provocants, ses premiers films produits aux Pays-Bas connaissent un succès international, ce qui le motive à aller s’installer aux États-Unis.

 

robocop

Paul Verhoeven sur le tournage de Robocop

Le virage vers la science-fiction

 

L’arrivée à Hollywood influence énormément son style. Le cinéaste se tourne ainsi vers un genre populaire et en pleine expansion : la science-fiction. Pourtant, le réalisateur a récemment avoué qu’il n’était, à l’époque, pas du tout intéressé par le genre. Et cela se ressent, notamment dans son premier film de science-fiction, Robocop, où les thématiques liées au genre (l’intelligence artificielle, les avancées technologies, etc…) sont mises au second plan pour se concentrer sur les idées chères au cinéaste, à savoir la violence au sein de la société et la main mise des lobbys industriels sur la vie quotidienne des citoyens. On retrouve le même genre de réflexion dans Total Recall, notamment avec l’entreprise de Cohaagen qui n’hésite pas à imposer des taxes d’oxygène à la population de Mars.

 

Total Recall

Paul Verhoeven avec Arnold Schwarzenneger sur le tournage de Total Recall

 

Une violence exacerbée…

 

Chez Paul Verhoeven, la violence est continuellement omniprésente. Sans aucune retenue, le cinéaste regorge d’imagination en ce qui concerne le meurtre et la transformation « gorifique » des corps, à la manière d’un David Cronenberg. Pour preuve, l’assassinat sanglant de Murphy dans Robocop, canardé de toute part par trois fusils à pompes, une balle en pleine main qui explose… On se souvient aussi dans le même métrage d’un comparse de l’ennemi Clarence Bodicker qui, aspergé de produits chimiques lors de la scène finale, se transformera en quasi-zombie au visage fondant et finira réduit en petits morceaux après s’être fait fauché par une voiture. Dans Total Recall, si vous êtes sur Mars sans oxygène, votre visage gonfle petit à petit, les yeux s’extirpent de votre crâne, vous suffoquez jusqu’à ce que votre tête explose. Le personnage incarné par l’immense Michael Ironside finit lui aussi très mal, les deux bras arrachés après s’être accrochés au rebord d’un ascenseur. Cela donne lieu à un plan priceless de Schwarzenneger les deux bras dans chaque main… Pour l’anecdote, le personnage d’Ironside dans Starship Troopers finit également avec deux membres en moins, mais cette fois-ci ce sont les jambes. Cette violence, à la limite du cartoonesque, conforte parfois les films de Verhoeven vers un aspect « nanar » qui contraste avec des réflexions philosophiques profondes.

 

 

…mais jamais gratuite

 

Pourtant, si le réalisateur s’évertue à offrir dans ses films toute une panoplie de déchiquetages et autres mutilations en tout genre, la violence n’est que la conséquence logique des événements du scénario. Ce n’est pas un jeu. Le cinéaste n’a jamais fait l’apologie de la violence, mais l’utilise à bon escient pour parodier et critiquer une société qui, selon le metteur en scène, est fascinée par cette même violence. Il affirma ainsi au mois de février dernier dans un entretien avec Télérama : « l’espèce humaine est accro à la noirceur. Les journaux sont remplis de mauvaises nouvelles, car ce sont les seules qui font vendre. Le cinéma exploite aussi cette fascination pour la violence ». Sous couvert d’un fond sérieux, Paul Verhoeven n’hésite d’ailleurs pas à faire usage d’un humour noir, ironique, à coups de punchlines bien placés. « Dead or alive, you’re coming with me ! » annonce Robocop ou encore la réplique culte d’un Schwarzy avec l’accent autrichien qu’on lui connaît : « Consider this as a divorce » après l’agression par le personnage de Sharon Stone. C’est ce qu’il reprocha d’ailleurs aux remakes de Total Recall et Robocop, à savoir la prise de position trop sérieuse et réaliste sur le sujet.

 

total recall

Arnold Schwarzenneger dans Total Recall

 

Des personnages originaux

 

Chez le « Hollandais violent », les personnages ne sont jamais ni trop blancs ni trop noirs. La force du cinéaste est de décrire les gens tels qu’ils sont, pas tels qu’ils devraient être. Dans Basic Instinct, le personnage de Catherine Tramell incarné par Sharon Stone s’affranchit des carcans hollywoodiens de l’époque. En effet, le réalisateur met en avant une femme forte, alternant les amants de tous sexes confondus, homme ou femme. Elle n’hésite pas à user de ses charmes pour obtenir ce qu’elle veut. En 2006, il accouche de Black Book, film de guerre sous l’Occupation, qui lui permet de donner sa vision de la Résistance et d’offrir une observation pertinente des rapports humains de l’époque, sans aucun manichéisme. Il crée un personnage de femme libre, au comportement ambigu et troublant tant celle-ci est à l’aise avec le désir des hommes. De manière différente, le personnage de Denise Richards dans Starship Troopers est amoureux de deux hommes, ce qui, d’après Verhoeven lui-même, perturba plusieurs spectateurs lors des projections test. Le metteur en scène s’est toujours débarrassé d’un quelconque manichéisme. Il excelle à mettre en avant la complexité des situations qui provient d’un enchaînement d’événements précis.

 

black book

Carice Van Houten dans Black Book

L’ironie de la propagande

 

Le cinéaste s’est amusé plusieurs fois à mettre en avant des spots publicitaires, souvent propagandistes, dans plusieurs de ses films comme Robocop ou Starship Troopers. Chez ce dernier, on peut d’ailleurs considérer que l’intégralité du métrage n’est qu’une parodie de propagande. Le récit du film tient place au XXIVe siècle où une certaine Fédération fait régner l’ordre. Le long métrage est ainsi parsemé de spots propagandistes, incitant la jeunesse à faire « sa part » pour lutter contre l’invasion extra-terrestre. Ces flashs reprennent le ton des informations américaines durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que certains codes de la propagande hitlérienne comme la mise en scène des enfants où le combat contre une race inférieure. Chaque spot se conclut par le leitmotiv « voulez-vous en savoir plus ? ». Pour appuyer son propos, Verhoeven a casté plusieurs acteurs de séries et sitcoms aux visages trop parfaits : le menton carré de Casper Van Dien ou le sourire « ultrabrite » de Denise Richards font immédiatement penser à des clones de Ken et Barbie. Cependant, le film avait souffert à l’époque de nombreuses critiques de la part des spectateurs et des journalistes, l’accusant de porter des valeurs nazies et de promouvoir une image attirante de la guerre. Un journaliste du New York Times avait même accusé dans une tribune le réalisateur et son scénariste Edward Neumeier d’être des néonazis. Incompris à sa sortie, Starship Troopers a toutefois réussi à gagner au fil des années un statut de film culte, peut-être le plus grand film de son auteur.

 

 

Un nouveau thriller érotique

 

Avec Elle, le cinéaste revient enfin sur le devant de la scène après presque dix ans d’absence au cinéma en nous offrant un thriller érotique dans la lignée de Basic Instinct. Avec une Isabelle Huppert littéralement habitée et un casting entièrement francophone, le réalisateur a fait sensation lors de la dernière édition du Festival de Cannes. Dans la lignée de La Chair et le Sang, Showgirls, et Basic Instinct, il dépeint un portrait de femme dominante et prête à tout. Subissant un viol dès les premiers instants du film, le personnage d’Isabelle Huppert passera petit à petit de victime à prédateur, elle ne subit plus, elle agit : une des principales réflexions du cinéma de Verhoeven. Même si celui-ci peut être perçu comme provocant ou de mauvais goût, on ne peut nier l’implication du cinéaste à casser les codes, une des principales qualités d’un grand auteur.

 

Elle

Isabelle Huppert dans Elle

 

L’anecdote qui déprime

 

Paul Verhoeven n’a reçu aucune récompense durant sa longue carrière. Un comble. Ah si, il a quand même récolté sept Razzie Awards, ces trophées qui récompensent chaque année les pires films, pour Showgirls en 1995. Notons toutefois qu’en bon joueur, le réalisateur s’était déplacé à la cérémonie pour recevoir ses prix, une première à l’époque.

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