Les filles sont-elles devenues des gameuses ?

16 mars 2016 Mathilde de Chalonge Jeux vidéo,

A quoi les filles jouent-elles ?

 

Dans mon esprit féminin très très peu geek il y toujours eu l’idée que “jeux-vidéo” et “fille” étaient deux concepts antagonistes. J’ai passé plus d’heures à regarder mon frère, père ou copain s’éclater à Age of Empires, FIFA, League of Legends ou encore Fallout qu’à prendre moi-même les manettes. Les rares fois où on a tenté de m’expliquer comment faire, je n’ai pas réussi à dépasser la phase du didacticiel avec Jeanne d’Arc dans Age of Empires, j’ai fait perdre le PSG 18-0 contre Clermont Foot et me suis faite décimer par des pilleurs sitôt entrée dans le Wasteland.

 

Jeux-vidéo et fille étaient pour moi incompatibles jusqu’à ce que je tombe sur la dernière étude menée par l’institut de sondage GFK et commanditée par le SELL (le syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs) révélant que 44% des joueurs sont… des joueuses. Et si les filles étaient en fait de vraies gameuses ?

 

Des jeux pour filles

Les éditeurs de jeux-vidéo ont compris depuis longtemps que pour faire évoluer leur chiffre d’affaires, ils devaient s’adresser à tous les publics et pas seulement à 50% de la population. De nombreux jeux ciblés « filles » ont alors été développés. Au programme ? Du rose, des animaux et du shopping, et parfois les trois en même temps. J’ai passé pas mal de temps à brosser du poney avec le jeu Alexandra Ledermann ou à apprendre à mes chiens de Nintendogs à « faire le beau ». Les producteurs de jeux-vidéo ont visé un public très jeune, confondant le qualificatif général « fille » avec « petite fille ». Cette branche est assez méprisée par les éditeurs qui investissent peu de moyen pour produire un divertissement de qualité.

 

Principaux griefs ? La facilité, la durée de jeu et l’intérêt limité des missions. Je finissais généralement Alexandra Ledermann entre le 25 et 31 décembre à raison de quelques heures par jour. Comment fidéliser un public qui vieillit quand le climax du jeu est de nettoyer un box, de remplir votre garde-robe de beaux vêtements ou de dresser votre chien à devenir propre ? Ma carrière de gameuse s’est arrêtée il y a plus de dix ans.

Nintendogs

Nintendogs sur Nintendo DS

 

Les éditeurs de jeux partent-ils du principe que, de toute façon, les femmes ne joueront jamais aux jeux-vidéo ou bien que le jeu-vidéo n’a pas de genre ?

Joueuses vs Gamers, femmes vs hommes ?

Les femmes n’étaient que 20% à jouer il y a une dizaine d’années. Quels étaient leurs jeux de prédilection ? Les Sims, Pokemon, Zelda ou encore Mario Kart. Ces quatre jeux cités se démarquaient des productions comme GTA, Metal Gear Solid ou la saga des Fifa par leur cible marketing : ils s’adressaient  aussi bien aux hommes qu’aux femmes.

 

Nintendo a récemment analysé le succès d’un jeu comme Zelda auprès des femmes. Celles-ci recherchent avant tout « des espaces de liberté » : « une femme sera attirée par un jeu dans lequel elle pourra choisir librement ses attributs et la direction dans laquelle celle-ci voudra progresser. Ainsi, elle appréciera de pouvoir aller là où bon lui semble dans tout l’environnement disponible. En somme, l’exploration et le fait d’avoir accès à de nombreuses quêtes secondaires sont des éléments qui ne pourront que plaire aux femmes. Il est donc nécessaire de créer un jeu offrant une grande immersion, de l’espace, un certain contrôle des événements, des défis et de la couleur. » 

 

Avec le développement des consoles et la diversification des plateformes de jeux, les perspectives ont évolué. Grâce à la commercialisation de la DS, la Wii et des jeux mobiles, la part des femmes joueuses a explosé. Les récentes publicités pour la Nintendo DS ont mis en avant des profils féminins avec notamment le jeu Professeur Layton et l’étrange village ou Mario. On a même vu Nicole Kidman s’exercer au Programme d’entraînement du Dr Kawashima !

 

Entre deux épisodes d’une série télévisée on voit désormais dans la publicité que la jeune trentenaire dynamique mange des céréales diététiques le matin, croque une barre chocolatée l’après-midi dûment gagnée contre un joueur de tennis et s’offre une petite récréation jeux-vidéo dans son canapé en rentrant du travail. Depuis le milieu des années 2000 une femme peut apparaître dans un média avec une manette à la main, sans que cela ne paraisse absurde. 18 mois après le lancement de la Nintendo DS, le fabricant annonçait que la vente auprès des femmes avait augmenté de 42%, plus particulièrement pour les plus de 30 ans (+125%) et des plus de 35 ans (+212%).

 

Avec des jeux comme Just Dance ou Wii Fit sur la Wii, elles sont devenues le coeur de cible des éditeurs de jeux-vidéos.  Après la sortie de la Wii Fit l’ensemble des magazines féminins s’est empressé de sortir des articles sur le sport, la Wii Fit et la perte de poids associée. Plus généralement les jeux qui peuvent être joués en famille ou entre amis sur console sont ceux préférés par les femmes. Ainsi au milieu des années 2000 on a assisté à un boom des jeux d’activité physiques et cérébrales qui allient plaisir et bien-être.  

Jelly Glouton

Jelly Glouton

L’intérêt des femmes pour les jeux-vidéo est allé croissant avec le développement du marché du jeu mobile qui a clôturé son année avec un chiffre d’affaires de 25 milliards de dollars. Selon les estimations du cabinet d’études Newzoo, il devrait atteindre 40 milliards de dollars d’ici 2017 et ainsi dépasser le chiffre d’affaires des jeux-vidéo traditionnels.

 

Les éditeurs de jeux mobiles veulent de plus en plus connaître le sexe de leurs joueurs. Royal Cactus a décidé d’évaluer son public à l’occasion de la journée de la femme en 2015. 645 000 joueuses et joueurs ont été interrogés sur leur utilisation de Jelly : 69% sont des femmes.  Elles sont devant les hommes sur neuf critères !

 

Celles-ci jouent en moyenne trois minutes de plus que les hommes par session, partagent plus souvent leurs scores sur les réseaux sociaux, se connectent presque 9 fois par jour au jeu contre 7 fois pour les hommes, mais surtout elles obtiennent de bien meilleurs scores. Bref, de vraies geeks. Cette tendance va croissant : selon une enquête menée par Deezer pour 55% des femmes le smartphone est le support de jeu privilégié contre 38% pour les hommes.

 

C’est un fait, filles et garçons ne jouent pas exactement aux mêmes choses ni de la même manière. Les filles raffolent moins des jeux violents. Pour un jeu comme Street Fighter il y a 3 filles pour 120 joueurs, quand, à l’inverse, Blizzard annonce que 50% des joueurs d’Hearthstone sont des femmes. Est-ce une question de goûts différents ou bien est-ce une question d’éducation ? Les femmes n’auraient-elles pas envie de poutrer du zombie après une grosse journée de travail ? Hommes et femmes ne seraient pas incités à aimer la même chose selon la responsable marketing du studio Cyanide, Camille Lisoir : « du côté du marketing les éditeurs ne veulent surtout pas bousculer les habitudes culturelles […].

 

Pour l’instant, les hommes sont plus habitués à s’inviter entre amis à la maison afin de faire des parties de type hardcore gamer, alors que les filles découvrent souvent le jeu un petit peu plus tard. Elles se tournent ainsi plus vers le mobile et la tablette ». Le studio Cyanide a notamment produit le jeu d’action Mars War Logs, un RPG à l’ambiance cyberpunk situé sur la planète Mars, ainsi que Pro Cycling manager, un jeu de course de vélo : deux productions qui s’adressent plutôt aux hommes. Hommes et femmes consomment les jeux différemment. Les premiers ont un rapport plus compétitif quand les femmes cherchent le divertissement et la détente.

 

Ainsi on aurait d’un côté les hommes (les hardcore gamers, les fondus, les passionnés), fans de jeux de football, d’aventure et de combats et de l’autre les femmes adeptes des jeux gentillets sur mobile et consoles familiales (les casual gameuses). Il semblerait qu’il faille distinguer le mot « joueur » du mot « gamer ». Si les filles sont plus « joueuses » que les garçons, elles ne sont pas encore plus « gameuses ». En effet le terme anglo-saxon « gamer » est encore réservé (selon les fans) aux joueurs de PC et de console de salon.

 

Est-ce que cette dichotomie a lieu d’être ? N’est-on pas une gameuse acharnée si on joue cinq heures de suite à Candy Crush et à Just Dance ? Et pourquoi sommes-nous encore si peu à jouer à la console alors que les ventes de la 8ème génération ont battu des records cette année ?

 

Une industrie qui ne valorise pas les femmes

Le  sexisme dans l’univers des jeux-vidéo pourrait expliquer leur absence sur le marché des jeux de combats, shooters ou jeux de rôle (soit les jeux gros budgets qui réalisent les meilleures ventes, appelés dans l’industrie les AAA) et leur cantonnement à du « casual game ». Des jeux comme Fifa, Battlefield ou The Division sont clairement genrés par les équipes marketing des éditeurs de jeux-vidéo. Ils s’adressent à un public masculin qui recherche la compétition et le défoulement. La plupart des jeux proposés sur consoles de salon ne satisfont pas les exigences des femmes pour qui sport, tirs et bastons n’ont pas beaucoup d’intérêt : 15% du public des FPS est féminin, 20% pour les jeux de combats, 15% pour les jeux de foot.

 

Par ailleurs la place de la femme dans les jeux-vidéo peut avoir tendance à repousser le public féminin. Une polémique a récemment éclaté concernant le jeu français Dishonored : sorcière, prostituée, concierge, voici les quelques rôles concédés aux personnages féminins. Alors que les RPG (jeux de rôle) misent sur l’identification du joueur à son personnage, comment me reconnaîtrais-je là-dedans ? Autant vous le dire, je n’ai aucune envie d’être une prostituée par procuration ! Les multiples représentations dégradantes de la femme nous éloignent de ce type de jeux.

 

Pour Camille Lisoir, la responsable marketing du studio Cyanide, cela n’est pas très étonnant puisque 90% des équipes de création de jeux-vidéo sont masculines. Si des femmes étaient plus systématiquement mises aux pôles créatifs, il y aurait sans aucun doute plus d’héroïnes dans les jeux de rôles et de facto, une part plus importante de joueuses femmes.

 

La femme dans Blue Estate

La femme dans Blue Estate

 

Qu’en est-il pour les FPS ? Le gameplay ne change pas foncièrement que le personnage principal soit un homme ou une femme puisque le but final est toujours de tuer l’ennemi. Pourtant il semblerait que l’éditeur de Call of Duty ait envie de conquérir un public féminin  puisque l’avatar en 2015 peut être une femme, après onze ans d’avatars essentiellement masculins !

 

Pour le moment, les femmes restent dubitatives face à ce genre de jeux comme le montre ce tableau tiré d’une enquête du CNC. S’il semble possible de les séduire en leur proposant des jeux de rôle plus adaptés à leurs envies, les FPS ne font pas partie de leurs habitudes de jeu. Est-ce un défi à relever ou un échec assuré que de lancer des FPS plus féminins ?

 

TNS SOFRES classement des cinq genres de jeux videos les plus joues selon le sexe du joueur

TNS SOFRES classement des cinq genres de jeux videos les plus joues selon le sexe du joueur

 

Néanmoins quelques femmes vont à l’encontre des chiffres et des tendances et s’offrent une carrière de gameuse acharnée, fondues de shooters sanglants et de jeux de combats bien violents. En France, Kayane est l’une des plus connues dans le domaine de l’e-sport et représente un modèle pour toutes celles qui ne rentrent pas dans les cases des études et des statistiques. C’est sur les jeux Soul Calibur, Dead or Alive et Street Fighter qu’elle s’est principalement démarquée.  Si les compétitions de jeux-vidéo accueillent aujourd’hui des filles, néanmoins elles restent souvent des exceptions qui confirment la règle.

 

Les femmes en attente d’innovation ? 

Quand on analyse le tableau des meilleures ventes de jeux-vidéo de l’année 2015 et qu’on le compare aux goûts de femmes, on s’aperçoit que l’industrie des jeux triple A est encore masculine.

Top 20 des jeux-vidéo vendus en 2015 selon le SELL

Top 20 des jeux-vidéo vendus en 2015 selon le SELL

 

Toutefois les femmes sont bien présentes dans ce classement avec des jeux comme Just Dance, Animal Crossing ou encore Tomodachi Life. 4 jeux sur 20 ? Quand est-ce que les éditeurs s’intéresseront à nous ? N’auraient-ils pas intérêt à diversifier leurs titres pour attirer de nouveaux publics, notamment sur console de salon et PC ? 

 

Est-ce qu’un jeu qui plaît aux femmes aura-t-il un jour la première place du classement des ventes ? Des innovations dans le monde du jeu-vidéo laissent à penser que des évolutions sont envisageables. Prenons l’exemple de Lara Croft : elle a bien changé depuis le premier opus qui mettait surtout l’accent sur sa plastique de rêve, incarnée au cinéma par Angelina Jolie. Aujourd’hui le jeu a de quoi séduire plus d’une fille par la qualité et le courage du personnage féminin qui n’a rien à envier à ses homologues masculins. Même FIFA propose une équipe féminine en 2016 !

 

Loin des poneys à brosser, des seins refaits et des rôles de femmes de ménage, un jeu comme Life is Strange montre que les femmes peuvent être les héroïnes des RPG et que les éditeurs ont les moyens de plaire aux femmes.

Life is Strange

Life is Strange

Edité par Square Enix, Life is Strange a reçu des critiques dithyrambiques. Il propose au joueur/joueuse de se plonger dans la peau d’une jeune étudiante en photographie qui se découvre des pouvoirs surnaturels. Une place importante est donnée à la narration : pas de combat sanglant, pas d’explosion, pas de course poursuite. On se replonge dans l’adolescence, avec ses maux, ses inquiétudes et difficultés.

 

Et si les femmes attendaient seulement de la créativité de la part des éditeurs PC/console pour devenir de vraies gameuses ? Public difficile à conquérir, ils doivent mettre les bouchées doubles pour les séduire et satisfaire leurs exigences. Ce n’est pas un nouvel opus d’Assassin’s Creed ou un package d’armes plus évolué dans Tomb Raider qui convaincront les femmes de lâcher leurs smartphones pour se mettre à la console. Ubisoft, EA, Blizzard et autres, êtes-vous prêts à nous vendre du rêve ?

 

 

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