Le Keitai Shosetsu : une littérature épistolaire venue tout droit du Japon !

5 janvier 2017 Morgane Decoret Livres,

Les années 2010 : l’âge de la technologie, du digital et surtout… du smartphone !

 

 

La tablette de cire, la plume et le parchemin, l’imprimerie, la machine à écrire, l’ordinateur… tant de moyens de laisser une trace d’un récit ! Et aujourd’hui, un autre est venu s’ajouter à cette longue liste : le smartphone. Plus qu’un simple outil de lecture comme le pourrait être une liseuse classique, le smartphone devient un véritable outil d’écriture. Seulement, difficile de lire un roman classique sur un petit écran… Une nouvelle forme de littérature s’est donc développée : le Keitai Shosetsu.

keitai shosetsu smartphone

 

Aussi appelé cell phone novel (littéralement « roman de portable ») ou chat-fiction, le Keitai Shosetsu s’est très fortement développé depuis une quinzaine d’années au Japon. Le genre reprend le principe du roman épistolaire… sous forme de messagerie instantanée !

 

 

Le Keitai Shosetsu répond à un besoin de société

 

Accessible à tout moment

S’il y a un objet qui ne nous quitte jamais, c’est bien notre smartphone. Il nous sert à tout : pas besoin donc d’avoir à penser à notre livre, il est directement avec nous. À notre époque, il faut que toutes les formes de loisir puisse être emportées partout et surtout, disponibles à tout moment.

 

Les moyens de transport

Aujourd’hui, il est assez compliqué de lire un livre dans les moyens de transport, et plus particulièrement dans le métro. Agrippé d’une main à la barre métallique pour ne pas être balloté dans tout le wagon à la moindre accélération / freinage, difficile de tourner les pages avec la main restante. Mais grâce aux développements de la technologie, on peut stocker toutes sortes de fichiers sur nos smartphones : images, vidéos, sons et bien sûr, textes.  Le tout contrôlable avec un seul doigt ! Le roman de portable est donc bien plus facile à utiliser dans les transports qu’un livre classique.

 

Sachant que le temps de trajet moyen au Japon est d’environ 2 heures, il est préférable d’avoir une activité pour passer le temps. Le gouvernement japonais encourage d’ailleurs fortement ses citoyens à privilégier le mode « écrit » des appareils mobiles dans les transports pour ne pas déranger les autres voyageurs (par une musique trop forte ou en passant des appels téléphoniques par exemple).

 

keitai shosetsu metro japonais

 

Pas de temps à perdre

Plus le temps de lire un roman en entier ! Toutes ces scènes descriptives qui s’étalent sur des pages et des pages entre quelques lignes de dialogues éparpillées sont devenues absolument insupportables. Les auteurs classiques auront beau se retourner dans leur tombe, c’est comme ça ! Pour les nouvelles générations tout doit aller vite. Leur capacité d’attention et de concentration est de plus en plus réduite. D’ailleurs, il n’est pas rare que, lorsque les jeunes regardent un film sur leur téléviseur, ils soient en même temps connectés sur leur tablette et leur smartphone.

 

 

 

Quelles sont les caractéristiques du Keitai Shosetsu ?

 

Le roman de portable est régi par des règles spécifiques au genre, imposées principalement par le mode de lecture utilisé. Puisque les auteurs écrivent à partir de leur smartphone et que les lecteurs utiliseront ce même moyen pour découvrir leurs récits, il faut impérativement que les phrases soient courtes et simples. Adieu donc les subordonnées à rallonge et les propositions qui s’emboitent sans fin les unes dans les autres. Les chapitres sont brefs eux aussi, moins de 1000 mots pour la plupart.

Le dialogue est le mode d’expression favori du roman de portable. Le langage est précis et concis : on oublie les métaphores et autres figures de style, on dit les choses comme elles sont et on ne passe pas par quatre chemins.  En voici un exemple traduit de l’anglais (probablement lui-même traduit du japonais) :

 

« À la frontière du District 24 »

Chapitre 2 : “Shizuka” signifie “silence”

 

        Je cours

        Je cours aussi vite que je peux

        Une fois de plus – cela s’est déjà produit

        Je ne me souviens plus quand

 

        Quelque chose derrière moi

        Je ne peux pas voir ce que c’est

        Je sais que c’est quelque chose

        D’aussi gros que les Chèvres-Loups

        Les grandes, celles qui volaient

        Notre foin de temps en temps

 

       Mais ça n’avait rien à voir avec les créatures

       Qui s’aventuraient dans nos champs

       La plupart était si inoffensives que j’avais souvent pitié d’elles 

       Lorsqu’elles étaient chassées par des hommes en colère armés de torches

       Et de spray répulsif

 

       Mais celle-ci ne leur ressemble pas.

 

 

Si le style est encore un peu maladroit et que l’histoire peut sembler étrange, cet extrait représente tout de même un bon exemple de Keitai Shosetsu. Les retours à la ligne renforcent le rythme haletant de l’histoire. Les yeux du lecteur slaloment de segments en segments et ces derniers illustrent la course du personnage qui s’enfuit devant un danger. Cette utilisation de la forme du texte pour coller à l’image exprimée par le fond n’est d’ailleurs pas sans rappeler les calligrammes d’Apollinaire ou les poèmes de l’Américain E. E. Cummings et prouve que le Keitai Shosetsu possède une indéniable valeur littéraire.

 

 

Le Keitai Shosetsu adopte également un ton bien distinct. Les auteurs ne sont plus des dieux adulés par des millions de fans. Le plus souvent anonymes, dissimulés derrière des images de profil mignonnes et colorées, ils communiquent véritablement avec leurs lecteurs. Les chapitres étant écrits au fur et à mesure, l’auteur leur demande souvent conseil. Ces derniers lui indiquent donc comment ils aimeraient que l’histoire évolue, quels personnages ils voudraient sauver, quels couples ils souhaiteraient former…

Les réseaux sociaux permettent cet échange entre auteur / lecteurs. Le résultat donne une forme de littérature innovante et complètement nouvelle.

 

 

 

Où peut-on les trouver ?

 

Les sites

Sur internet, de nombreuses plateformes accueillent les romanciers en herbe qui veulent se lancer dans l’écriture des Keitai Shosetsu. Maho no i-Land (L’Ile Magique) est un des plus connus au Japon et Textnovel.com rassemble beaucoup de romans de portable en anglais.

 

Les applications

Il en existe certainement des centaines mais deux sont particulièrement utilisées : Hooked et Wattpad. Cette dernière a été créée en 2006 et revendique aujourd’hui plusieurs millions de lecteurs par mois.

 

 

 

 

Un immense succès

 

Si en France le phénomène n’est pas encore très répandu, il se pourrait qu’il le soit bientôt ! Car le succès des romans de portables est immense !

Les Keitai Shosetsu sont tellement appréciés en Asie que certains ont même été publiés ! C’est le cas de Deep Love écrit par un auteur qui se fait appeler Yoshi. Il a connu un tel succès au Japon qu’il a ensuite été exporté dans toute l’Asie du Sud-Est sous la forme de manga, série-télé, film et surtout, d’un livre vendu à plus de 2,7 millions d’exemplaires en 2007.

On pourrait également citer Koizora (Le Ciel d’amour) de Mika qui totalise plus de 20 millions de téléchargements et 2 millions d’exemplaires vendus et Akai ito (Le Fil Rouge) de May, diffusé à plus de 1 million d’exemplaires.

En 2007, cinq des dix romans qui avaient réalisé les plus belles ventes étaient des Keitai Shosetsu, preuve de la place considérable qu’occupe le phénomène dans le paysage littéraire japonais.

 

Côté américain, Anna Todd fait partie des auteurs de romans de portable les plus célèbres. Elle n’a que 27 ans et sa saga After était parmi les best-sellers de 2015. La série devrait d’ailleurs être prochainement adaptée au cinéma.

 

keitai shosetsu after anna todd

 

Le genre récompense même ses meilleurs auteurs avec un prix littéraire : en 2006, c’est Kurianesu (= Clearness) écrit par Towa qui l’avait remporté.

 

 

 

 

Les critiques : mais où est passée la grande littérature ?

 

Comme on peut s’en douter, les défenseurs de la littérature traditionnelle n’ont pas tardé à monter au créneau. Il est vrai que, comme les fanfictions et la majorité des écrits sur internet, la forme comme le fond du texte est assez peu élaboré. La plupart des Keitai Shosetsu parlent des expérimentations et déceptions amoureuses de jeunes adolescentes. Pas vraiment de quoi changer le monde donc…

Comme ils s’adressent principalement aux teenagers, ces romans ne s’embarrassent pas non plus d’un vocabulaire recherché et le niveau de langage reste courant, pour ne pas dire familier…

Très peu d’argumentation, les phrases décrivent majoritairement une succession d’actions : c’est une forme de littérature par les jeunes, pour les jeunes.

 

koizora keitai shosetsu

 

Il est donc impossible pour beaucoup de considérer ces créations comme de véritables œuvres romanesques. Ils sont même qualifiés de « yutori ». Le mot ne désignait au départ que le temps, la lenteur. Mais depuis les années 90, certains considèrent que le système de la « yutori kyouiku » (l’éducation lente) qui exige moins des élèves que l’éducation classique n’instruit pas la jeunesse suffisamment. Le mot « yutori » est donc à présent utilisé péjorativement pour désigner les demeurés, les sous-instruits…

 

 

 

 

De 7 à 77 ans… et même après !

 

Cependant en 2008, le genre du roman pour téléphone portable a reçu l’approbation d’une très grande romancière : Jakucho Setouchi. La Marguerite Duras japonaise a en effet révélé que c’était elle qui se cachait sous le pseudonyme « Purple » et qui avait écrit « Tomorrow’s Rainbow ». Pour cette œuvre, elle s’est inspirée d’un des récits traditionnels japonais datant du XIème siècle,  Le Dit du Genji. Sa traduction en japonais moderne de ce texte ancien réalisée en 1998 s’est vendue à plus de 2 millions d’exemplaires. A 94 ans, elle est aujourd’hui une nonne bouddhiste très respectée.

Le fait qu’elle écrive des Keitai Shosetsu a contribué à démontrer qu’il s’agissait bien d’un genre littéraire à part entière.

 

 

Mais au final, peu importe que les Keitai Shosetsu soient un genre littéraire ou non. Ils restent une forme de communication, d’apprentissage et de divertissement. Mieux encore, ils représentent la caractéristique principale de notre siècle : n’importe qui peut devenir créateur.

Qu’on soit peintre, dessinateur, chanteur ou écrivain, tout le monde peut voir son talent soudainement découvert et reconnu grâce à une communauté d’internautes qui dépasse les frontières.

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus sur la littérature d’internet, lisez notre article sur l’art de la fanfiction : Le « shipping » dans la fanfiction, quand les fans créent des couples improbables

 

 

 

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