Le Goncourt d’Enard est-il le parfait cadeau de Noël ?

14 décembre 2015 Mathilde de Chalonge Livres,

Mathias Enard, un Goncourt qui déboussole ?

 

 

A l’origine il y avait le désir d’un homme : celui de comprendre à l’aune de l’Histoire les préjugés et les non-dits qui lient l’Orient et l’Occident.

Mathias Enard est ce qu’on aurait appelé au XIXème siècle un Orientaliste : spécialiste du Moyen-Orient, de la langue arabe et persane, l’intellectuel a fait de son objet d’érudition la trame de ses romans. Il y a douze ans déjà, lors de la publication de son premier roman La perfection du tir, l’action se déroulait au Liban. Escapade de Michel-Ange à Constantinople, Parle-leur des batailles, des rois et des éléphants avait séduit les adolescents (Goncourt des lycéens). Dans Rue des voleurs, l’écrivain s’intéressait au Printemps Arabe.

L’Orient, vous l’aurez compris, est le cheval de bataille de Mathias Enard. Ce territoire géographique et symbolique est resté une obsession de thésard pour Enard à travers les années. C’est donc sans surprise qu’il a tourné à nouveau son regard vers l’Est pour l’écriture de son roman Boussole.

 

Mathias Enard

 

Boussole ? Le titre fait référence aux nombreux allers-retours entre Orient et Occident, Est et Ouest, dans les souvenirs du narrateur lors d’une nuit d’insomnie à Vienne. Musicologue de profession, Franz Litter se remémore ses voyages en Orient et la femme qu’il a aimée, Sarah. Mille et une Nuits en une nuit, Le propos romanesque de Boussole tend à reconstituer les différentes facettes que se sont mutuellement donné l’Orient et l’Occident à travers les voix des personnages rencontrés au fil de ses voyages. L’érudition d’Enard donne autorité à la fiction : elle tente de comprendre une Histoire lourde de malentendus entre deux pôles géographiques et vise ainsi à dénouer les tensions et abolir les préjugés.

Pourtant le roman, déroute plus qu’il n’offre un point d’ancrage stable. La boussole d’Enard perd le Nord et se noie quelque part entre la mer Egée et Méditerranée.

Parfois la lecture exige un peu de courage. Certes,  les cinquante premières pages du Père Goriot m’ont donné du fil à retordre, les descriptions des batailles dans Guerre et Paix n’ont pas toujours été une partie de plaisir. Mais qu’en est-il lorsque le courage laisse place à la lassitude ?

Mathias Enard maîtrise bien son sujet. Il maîtrise trop son sujet  : chaque idée est argumentée comme le ferait un agrégatif dissertant pendant des heures. Les pages sur Balzac s’enchaînent, agrémentées de documents tendant à appuyer ses affirmations ; celles sur Liszt et Mozart nous éclairent sur la Marche turque… Les sources sont bonnes, fiables, le propos est intelligent. Pourtant la magie n’opère pas. Les personnages ressemblent à des marionnettes prêtes à s’agiter et à asséner une discours savant sur commande. Même Sarah, la grand amour de Litter, n’échappe pas à la règle.

 

On ne fait pas d’une thèse un roman.

 

Mathias Enard lors de la réception du Goncorut pour Boussole

 

Le narrateur l’avoue lui-même, ses amours contrariés – l’Orient, Sarah, la musique sont une obsession sans fin : « Si seulement j’étais bon à autre chose qu’à ressasser de vieilles histoires assis dans mon lit ». Ce Litter a quelque chose de Proust, spécialiste des évocations intimes, cycliques, obsessionnelles et mélancoliques. Le style d’Enard a d’ailleurs été rapproché de celui de l’auteur de La Recherche : les phrases sont longues, boursoufflées, digressives. Difficile de ne pas se prendre les pieds dans le tapis de la syntaxe, difficile de ne pas décrocher. Litter n’a pas la légèreté d’un Proust mais ressemble plutôt à son personnage de pédant : le professeur Brichot qui aime étaler son savoir au salon des Verdurin.

Pourtant, qu’on n’y voit pas malice de la part d’Enard. L’auteur est le bon élève qui, plutôt que de répondre à l’intitulé des questions posées par le professeur, préfère réciter son cours ; l’amoureux qui prend l’objet aimé pour le centre de la Terre ; le vieil homme sur son lit de mort qui voudrait laisser une dernière trace de sa présence. Et parfois le roman fonctionne très bien ainsi, les phrases d’Enard nous surprennent par leur poésie et leur douceur, leur parfum d’opium et de paradis perdus. Malheureusement la parenthèse est vite fermée et l’argument prend le dessus.

 

Maladresses d’un écrivain qui n’a pas encore connu la maturité ou style assumé de la part du lauréat du Goncourt ? Réponse au prochain roman de notre Shahrazade français.

 

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