La place de la poésie dans l’édition contemporaine

16 mars 2016 Mathilde de Chalonge Livres,

La poésie, morte-vivante de l’édition ?

Qui lit encore de la poésie en 2016 ? Quel est le dernier recueil de poèmes que vous ayez acheté, si tant est que vous en ayez déjà acheté un ? Quels sont les éditeurs qui publient encore ce genre littéraire ? Autant de questions que je me pose depuis plusieurs mois en flânant dans les rayons de librairie, en m’intéressant aux sorties de la rentrée littéraire ou en lisant des articles sur les titres médiatisés… Le constat est toujours le même : la poésie est nulle part. Je dois plonger au fond de ma mémoire de khâgneuse pour trouver le nom d’un poète contemporain en espérant qu’il ne soit pas mort depuis. La poésie n’aurait-elle plus de place dans notre société ? On fait tous comme si elle était réservée aux récitations de primaire, la réduisant à une méthode pour apprendre par cœur et faire travailler notre mémoire.

En 2016, la poésie a-t-elle droit de cité dans l’édition contemporaine ?

 

La poésie est morte

Premier signe que la poésie ne se porte pas bien, il n’a pas été facile pour moi de trouver des informations sur ce genre littéraire, que ce soit sur les auteurs contemporains, les parts de marché occupées dans l’édition ou les grandes maisons qui favorisent la création poétique.

Le Syndicat national de l’édition qui publie chaque année les chiffres de l’édition par secteur ne départage pas le théâtre de la poésie dans ses résultats. Les deux confondus représentent 0,3% du chiffre d’affaires de l’édition et 0,5% des exemplaires vendus. A partir de là il est impossible de savoir combien de ces minuscules parts la poésie occupe et encore moins la poésie contemporaine. Le seul adjectif qui s’impose est : infime. On estime que seul 1% du lectorat français lit de la poésie et qu’un tiers des ventes se situe en-dessous de la barre des 500 exemplaires.

 

Syndicat National de l’Edition : Répartition du chiffre d’affaires et des ventes d’exemplaires par catégories éditoriales en 2014.

Syndicat National de l’Edition : Répartition du chiffre d’affaires et des ventes d’exemplaires par catégories éditoriales en 2014.

Source : http://www.lemotif.fr/fichier/motif_fichier/672/fichier_fichier_chiffrescles_juin2015.sne.pdf

Les poètes contemporains, plus encore que les romanciers, doivent avoir un métier qui leur permette de gagner leur vie : Nicolas Rozier enseigne depuis plusieurs années dans des lycées quand Valérie Rouzeau traduit en français des poètes anglophones. Les éditeurs eux-mêmes ne gagnent pas d’argent avec la poésie. Gallimard réussit tout juste à atteindre l’équilibre puisqu’elle publie les auteurs en poche et peut compter sur les rééditions de Borges, Garcia Lorquà, Artaud ou Pasolini.

 

Genre littéraire majeur vs secteur économique marginal

 

La poésie est-elle à ranger au placard, et s’y est-elle enfermée toute seule ? Les données du problème sont peut-être mal posées. En effet si nous nous défaisons d’une vision mercantile (qui s’intéresse au chiffre d’affaires généré par la poésie) nous pouvons alors prendre en compte son importance littéraire. Affirmons-le, la poésie est et reste un genre littéraire majeur.

Baudelaire, Victor Hugo mais aussi Yves Bonnefoy et Michaux sont des noms connus de tous. Si les deux derniers sont peut-être moins populaires, ils le sont aux yeux de la profession.

Des auteurs contemporains sont inscrits au panthéon littéraire, étudiés au concours d’entrée de l’Ecole Normale Supérieure, au Capes et à l’agrégation de lettres modernes. Leur notoriété de renommée internationale n’est plus à démontrer.

Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

Le sociologue Sébastien Dubois – spécialiste de poésie contemporaine, soutient que le marché de la poésie fonctionne à l’inverse de celui du roman : « En poésie, la réputation se transforme sur le long terme en profit économique. C’est parce qu’un auteur est reconnu comme un grand auteur qu’il va ensuite réussir sur le marché. Il s’agit d’une économie inversée, comme dirait Bourdieu : le symbolique précède l’économique. »

Ainsi il n’y a pas de best-seller immédiat en poésie, pas d’auteur qui fasse la une des grands journaux. Un poète ne nait pas poète, et ne le devient pas systématiquement avec la publication d’un recueil. Il doit être reconnu comme tel par ses pairs pour exister dans le circuit : le public est inapte à consacrer un auteur poète, comme il le ferait avec un romancier.  Art intellectuel qui nécessite une technique, il n’est pas donné à tous d’être estimé poète et tout le monde n’a pas cette capacité à dire qui est poète et qui ne l’est pas.

C’est une des raisons pour lesquelles la poésie reste confidentielle : contrairement au roman qui est un genre littéraire populaire, la poésie se veut élitiste, conçue, lue et encensée à l’abri des masses.  Ce n’est pas l’école, lieu de diffusion des savoirs, qui peut changer la donne concernant la poésie contemporaine : l’étude du genre s’arrête souvent à Apollinaire et ne s’intéresse qu’à ses poèmes à la métrique toute classique.

La poésie contemporaine casse les codes, fait un pied de nez à l’alexandrin, se fiche des rimes et laisse s’exprimer le vers libre. Elle est devenue un genre littéraire difficile, exigeant, réservé à un lectorat éduqué et sensibilisé aux problématiques du genre.

On est loin du temps où on récitait « Demain dès l’aube » en classe, ou on lisait Verlaine après un chagrin d’amour.

 

Faire vivre la poésie

 

Les poètes doivent sortir délibérément de leur tanière et multiplier leurs apparitions pour exister auprès du public. Genre le moins médiatique s’il en est, ils se battent pour justifier et faire vivre leur art. Le poète Zéno Bianu tente de ranimer la flamme du genre en faisant de la poésie une performance orale :   « C’est l’oralité qui a sauvé la poésie ces dernières années. Le retour au souffle, à la volonté d’échanger par les mots et de retrouver la gourmandise et le plaisir du texte. » On le retrouve régulièrement dans des libraires parisiennes à déclamer ses textes et à échanger avec le public qui entre plus facilement dans l’œuvre quand une voix la porte. Partant du constat que la poésie est aujourd’hui peu lue, les poètes contemporains en viennent à la faire entendre. La poésie est en passe de devenir un art vivant, un art de la scène.

Affiche du Printemps des Poètes 2016

Affiche du Printemps des Poètes 2016

La grande manifestation qui fait encore vivre la poésie depuis 1999 est le Printemps des Poètes. Lancé par Emmanuel Hoog aux côtés de Jack Lang, il incite le plus grand nombre à célébrer la poésie sur tout le territoire, à l’instar de la fête de la musique au mois de juin. La 18ème édition qui se tient jusqu’au 20 mars met justement à l’honneur les poètes contemporains français du XXème siècle. Chaque année plus de 12 000 manifestations sont organisées. Bien que lue dans la salle Richelieu de la Comédie française le 9 mars dernier, la poésie est surtout pensée hors les murs pendant cette manifestation.

A-t-on besoin de chiffrer les ventes de poésie pour en mesurer son impact ? Il suffit que vous leviez les yeux dans le métro pour juger de sa présence. Cette initiative de la ville de Paris est certainement la plus visible : tous les transports publics sont agrémentés de poèmes ou de prose poétique. J’aime lire la phrase de Prévert tirée des Enfants du Paradis « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour », alors que je monte dans une rame bondée, encore endormie et de mauvaise humeur, bien sûr. Quelques vers disséminés suffisent pour donner une intensité autre à un simple trajet. On se laisse bercer par le rythme de cette phrase qu’on relit en boucle le temps de passer douze stations de métro.

 

Poésie dans le métro parisien

 

Ces initiatives  nous rappellent que nous aimons foncièrement la poésie et que nous en avons besoin. Elle nous prend aux tripes dans un lieu trivial, là où on s’y attend le moins.  Si la place de la poésie dans l’édition contemporaine est infime en termes de chiffres, elle regagne peu à peu des territoires et nous fait rompre avec la prose de la vie. La poésie a son mot à dire, tâchons de l’écouter.

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