La mort du livre papier n’aura pas lieu

3 février 2016 Tristan Bories Livres,

C’était il y a seize ans déjà : le monde entier frémissait d’inquiétude à l’idée du passage à l’an 2000, supposé générer un énorme bug informatique. J’avais sept ans, un ordinateur à la maison et la peur de ne plus pouvoir jouer à Adibou, le jeu éducatif pour enfant. D’autres encore prévoyaient qu’en 2000 on ne se nourrirait plus que de pilule, que les voitures voleraient et que nous aurions tous des puces insérées dans le bras. Et puis… Rien ne s’est passé.

 

Face à l’échec de toutes ces prévisions, on s’est bien gardé pendant quelques années de lancer des anticipations aussi folles. Pourtant il y a cinq ans, en 2010, Nicholas Negroponte, informaticien américain fondateur du MIT ‘s Media Lab (une pointure, donc) brisait l’embargo des pronostics bidons et cédait à la tentation divine de prédire le futur.

 

« La mort du livre papier va avoir lieu. Elle n’aura pas lieu dans dix ans. Elle aura lieu dans cinq ans. En 2015 il n’y aura plus de livres papier. »

 

Je dois vous avouer une chose : Je n’étais pas très inquiète le 31 décembre dernier quand ont sonné les douze coups de minuit, en tous cas je l’étais beaucoup moins qu’à l’époque du supposé bug de l’an 2000. Je ne me suis pas dit : « Fichtre, je vais me réveiller demain matin et il n’y aura plus de livres papier. Fini. Les rayons de la bibliothèque de mon studio seront vides. ».

 

Évidemment, j’exagère un peu en prenant au pied de la lettre les propos de Negroponte. Sans affirmer que les livres papier allaient disparaitre du jour au lendemain de la planète terre, il défendait quand même fermement l’idée que le livre numérique allait supplanter le livre papier. Cet argumentaire était lié à l’époque à son association « Un ordinateur portable par enfant » : « Si vous songez à embarquer autant de livres sur un bateau qu’il y a d’enfants habitant dans un pays émergent, il est nécessaire que le livre soit numérique. »

 

En dehors de cet argument politique et engagé, sur quoi se fondait Negroponte en 2010 pour prédire la mort du livre papier ?

Souvenez-vous : en 2010 aux États-Unis les ventes d’ebooks dépassaient les ventes de livres papier reliés (hors livres de poche). Amazon avait fait cette année-là du Kindle un objet abordable, réduisant son prix à 189 dollars, contre 259 dollars auparavant. Pour cent livres reliés, Amazon vendait alors 180 ebooks (ces chiffres n’incluant pas les livres numériques).

 

Alors, quoi ? Negroponte n’avait-il pas raison d’imaginer un futur de tablettes et de liseuses couplé à un « bel autodafé » pour reprendre les mots de Voltaire dans Candide ?

 

Ces chiffres sont exacts. Mais il faut les replacer dans un contexte. Les livres numériques ne représentaient en 2010 que 6% du marché des nouveaux livres. Amazon détenait alors 19% du marché total du livre et 90% du marché du livre numérique.

Aujourd’hui en 2015 où en est-on ? Si la percée du livre numérique semblait irrésistible il y a encore cinq ans, on peut aujourd’hui affirmer que livre numérique et livre papier ne sont pas incompatibles : l’existence de l’un n’entraîne pas la mort de l’autre et les deux supports cohabitent bien volontiers.

 

Le Syndicat de la Librairie française a publié les chiffres de 2015 : les ventes de livres papier ont progressé de 2.3% en 2015 dans notre pays. D’ici à 2019 les experts prévoient que le livre numérique occupera en France 13% du marché global, soit le double d’aujourd’hui. Les deux supports se portent bien et progressent à un rythme de croisière.

 

L’affirmation de Negroponte semble hors de propos en France, dans un pays porté par un réseau dense de libraires. Néanmoins il n’avait pas tort de dire que l’eBook allait exploser outre-Atlantique. Aux États-Unis et en Angleterre, on prévoit qu’il occupera bientôt 60% du marché total du livre. Au premier semestre 2015, les ventes d’ebooks ont progressé de 5,3% au Royaume-Uni, mais les ventes de livres papier ont augmenté également de 4,6%, une première depuis 2007 ! Preuve encore que livre numérique et livre papier ne se cannibalisent pas.

 

Question d’habitude et de tradition, l’ebook s’installe plus ou moins facilement dans le paysage culturel. En France notre conservatisme notoire fait encore la part belle au livre papier, couplée à une affection singulière pour nos libraires. La loi « anti-Amazon » sur les frais de port a renforcé ce lien entre les lecteurs et les commerces de proximité. Si petit à petit l’eBook gagne du terrain, les Français restent attachés à l’objet livre (cadeau de Noël le plus offert encore cette année !) qui transcende le simple contenu.

 

Ebook et livre papier n’ont pas la même finalité. L’un est pratique, quand l’autre esthétique, l’un se transporte partout, quand l’autre sert d’objet de décoration, l’un se destine aux contenus simples, quand l’autre supporte les BD et les beaux livres…

Alors, plutôt que de prédire la mort de l’un ou de l’autre, souhaitons aux deux tous nos vœux pour l’année 2016.

 

Mathilde de Chalonge

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