Jamais assez maigre : Succès en librairie pour une ex top-model

1 mars 2016 Mathilde de Chalonge Livres,

Victoire Maçon-Dauxerre dénonce le diktat de la maigreur aux éditions les Arènes.

 

La bombe littéraire française du début de l’année 2016 mesure 1mètre78, frôle les deux mètres quand elle est juchée sur ses Balmain, une gazelle tout juste réchappée de la boucherie des catwalks et de l’industrie de la mode.

Victoire Maçon-Dauxerre a choisi la petite maison d’édition Les Arènes, située dans le mythique Saint Germain des Prés, pour raconter l’enfer de sa vie de mannequin et les dessous d’un milieu aussi fascinant que morbide, au sein duquel être un squelette est plus important qu’être en vie.

 

Jamais assez maigre est le livre d’une dénonciation, celle du diktat de la maigreur qui règne dans le milieu de la mode. À tout juste 17 ans Victoire est repérée dans la rue par l’agence Elite. Elle pèse alors 56 kilos pour 1mètre78, et il semble que ce soit trop pour décrocher un simple contrat. En conséquence Victoire Maçon-Dauxerre s’astreindra à trois pommes par jour afin de perdre 9 kilos en quelques semaines. Cette biographie est le cri de rage d’une ex-mannequin, consumée par une carrière éclair.

 

Jamais assez maigre, Victoire Maçon Dauxerre. Edition les Arènes

Jamais assez maigre, Victoire Maçon Dauxerre. Edition les Arènes

 

Il n’est pas rare qu’on s’insurge contre l’apologie de la maigreur. “Personne ne veut voir des femmes rondes” aime à rappeler régulièrement Karl Lagerfeld. Si chacun est d’accord pour se révolter contre de telles phrases, il est bien plus rare d’entendre un mannequin se retourner contre son propre milieu.

 

L’anorexie reste un tabou. L’ex-mannequin nous raconte ces séances de shootings et défilés qui s’enchaînent sans pause déjeuner et sans que personne ne trouve rien à y redire : “Ils savent que les mannequins ça ne mange pas.”. Les tops vont au restaurant pour se montrer, pas pour commander, à part un Coca light. Elles s’évanouissent. L’une meurt d’une crise cardiaque. Mais tout cela se passe en coulisse et le spectacle doit continuer. Les tops ne sont pas considérées comme des femmes, mais bien comme des mannequins, ceux que nous voyons dans les vitrines des magasins. Elles n’ont pas de désir, pas d’envie, pas d’attente : leurs protestations n’ont pas lieu d’être.

Elles ne sont plus qu’un corps – machinalement animé (“The Body” est bien le surnom officiel d’Elle MacPherson), mais paradoxalement celui-ci n’est jamais autant dénié, refoulé, et bafoué que dans ce métier.

 

Et qui a déjà vu un corps humain fonctionner tout seul ? Personne, et c’est pourtant ce qu’on leur demande de faire.

Ce témoignage est d’abord celui d’une jeune fille de 17 ans, aux réflexions et au style encore enfantins, aux préoccupations adolescentes (le Bac, Science Po, le chagrin d’amour, son chat…) qui rentre dans le mannequinat et l’anorexie avec une grande innocence. Manger trois pommes par jour ne la perturbe pas plus que ça, tout comme poser à moitié déshabillée dans un local sordide. Avec les semaines, Victoire grandit, le ton et le style également. Son insouciance s’envole au même rythme que ses kilos : la vie est devenue bien trop sérieuse. La petite voix qui lui dit de maigrir n’est plus celle d’Elite mais la sienne, bien intériorisée. Elle ne s’arrête jamais, lui rappelle au fil des pages la nécessité de disparaître et d’éradiquer gras et bourrelets. “Ne prends pas cela trop au sérieux, sinon tu vas y laisser ta peau” lui recommande une de ces rares rencontres amicales. Trop tard, Victoire est prise à son propre piège.

Victoire Maçon Dauxerre, Jamais assez maigre. Mensurations

Victoire Maçon Dauxerre, Jamais assez maigre. Mensurations

 

Cette dénonciation entre en résonance avec les différentes lois votées récemment qui essayent de protéger les mannequins et les jeunes filles face aux ravages de l’anorexie : un amendement obligeant les modèles à présenter un certificat de santé pour travailler a été voté au mois d’avril 2015. La “Loi sur la maigreur” entend également obliger les publicistes à ajouter la mention “photo retouchée” le cas échéant pour rappeler à tous que non, pouvoir passer un poing entre ses cuisses n’est pas naturel, non, pouvoir compter les cotes du modèle n’est pas normal et que non, les joues creuses ne sont pas un signe de bonne santé.

 

20 000 exemplaires ont été vendus en seulement deux semaines, et le témoignage relayé dans toute la presse, en particulier les magazines féminins (n’ayant pas peur de proposer à leurs lectrices quelques pages plus loin le dernier régime à la mode). Jamais assez maigre est un grand succès pour Les Arènes, succès qu’eux-mêmes n’avaient pas planifié.

 

Je suis ressortie de cette lecture mal à l’aise. Pourquoi autant de gens se sont-ils empressés d’acheter ce livre ? Pourquoi les témoignages les plus sordides sont-ils des best-sellers ? Cherchons-nous à assouvir nos pulsions de voyeurs ? Jamais assez maigre viendrait en renfort des reportages télévisés qui ne cessent de relayer des histoires grotesques, abominables, faisant de l’humanité une foire aux monstruosités.

 

Jamais assez maigre est typiquement le genre de livre qui indigne, mais qui agit aussi de manière cathartique. Il réconforte, nous montrant qu’il y a pire ailleurs et qu’on se satisfait bien finalement de ce qu’on a. Il réconforte la mère de famille qui se dit que même si sa vie n’est pas strass et paillettes elle préfère ça à défiler pour Prada. Il réconforte l’ex-anorexique qui préfère ses désormais joues rondes au vide, au froid, à la solitude.

 

Mais agit-il bénéfiquement sur les personnes malades, sur les mannequins qui préparent la dernière fashion-week, ou n’est-il pas au contraire une nourriture empoisonnée ? Car Victoire réussit. C’est à partir du moment où Victoire perd ses 9 kilos qu’elle est bankable partoutLa maigreur gagne. Oui, c’est à marcher sur la tête, mais elle gagne quand même.

 

J’ai lu ce témoignage en pensant à la campagne de publicité organisée pour Nolita en Italie il y a quelques année : No-anorexia, Nolita. Sur les personnes saines d’esprit l’image décharnée de la jeune femme (aujourd’hui morte) provoquait un sentiment de dégoût et de répulsion. En revanche, l’effet de la photo d’Oliviero Toscano avait été terrible sur les jeunes filles malades qui ne voyaient en Isabelle Caro qu’un modèle ultime à atteindre, les renvoyant à leur propre « grosseur ».

 

Karl Lagerfeld

Karl Lagerfeld

 

 

Le changement doit venir du haut. Ce ne sont pas les mannequins malades qui peuvent refuser les diktats et révolutionner le monde de la mode. Prendre quelques kilos et se stabiliser à un poids sain est aujourd’hui signe d’échec et de renvoi. Jamais assez maigre s’adresse d’abord aux créateurs, aux couturiers, aux casteurs qui se doivent de reconstruire l’image de la femme, ou même, plus simplement, de l’accepter telle qu’elle est. Avec ses seins, ses hanches larges, son ventre rond et ses fesses charnues.

 

Parce que non, une femme n’est pas un cintre.

 

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