Frankenstein, entre mythes et légendes

19 novembre 2015 François Tassain Actu/Buzz,Ciné/Séries,Livres,

Frankenstein, un mythe évolutif

Dans quelques jours sortira Docteur Frankenstein, une énième adaptation du mythe de Frankenstein au cinéma. Mais qui est vraiment Frankenstein ? Est-ce le savant fou que l’on imagine aujourd’hui ? Retour sur un mythe de l’imaginaire classique, que beaucoup de gens connaissent mal.

 

Le mythe originel

Frankenstein et son monstre (oui, Frankenstein est le nom du docteur, pas de la créature), viennent du livre Frankenstein ou le Prométhée moderne, écrit par la jeune romancière britannique Mary Shelley, en 1818. Pour ceux qui ne le savent pas, Prométhée est un personnage issu de la mythologie grecque. Il s’agit d’un titan qui a créé les hommes à partir de boue, et leur a donné le feu, encourant la colère divine de Zeus.

 

Frankenstein est un docteur fasciné par la vie, qui décide de créer de toute pièce une créature vivante à partir de restes humains. Une bonne volonté de départ, qui va malheureusement se retourner contre lui et entraîner une série de catastrophes. Tout comme Prométhée avant lui.

 

Mary Shelley Frankenstein

 

Lorsqu’on pense à Frankenstein, on imagine un savant fou, vieux, avec les cheveux en pétard, une sorte d’Albert Einstein complètement frappé. Le docteur Victor Frankenstein est en fait jeune (moins de 30 ans) et même plutôt beau, bien que décrit comme abattu par la fatigue à cause de ses épreuves.

 

De même, la créature de Frankenstein (appelé souvent « la chose » puis Frankenstein) n’est pas qu’une grosse brute immonde et surpuissante. Elle est aussi et surtout très intelligente, sensée et, au début, pacifiste. De même, sa laideur ne vient pas de ses traits, mais de ses proportions : elle mesure 8 pieds de haut (plus de 2 m 40 ! ), a une peau jaune, des rides, des cheveux noirs et des yeux sans aucune couleur. De quoi terrifier n’importe qui.

 

frankenstein dessin

Un vieux dessin représentant la créature de Frankenstein

 

Si cette dernière essaie au début de s’intégrer à la société humaine, elle est chassée à cause de son inhumanité, et développe un sentiment de haine face à la société. Elle force alors Frankenstein à lui créer une femme, afin qu’ils puissent vivre en paix, loin du monde.

 

Le docteur accepte avant de se raviser et détruit sa seconde création au dernier moment. Sa créature se venge et tue la femme et le meilleur ami de Victor en représailles. Pris de remords après avoir tué son créateur et ses proches, le monstre de Frankenstein cherchera à s’immoler par le feu à la fin du roman, même si son destin final reste inconnu…

 

La traque du monstre se poursuit jusqu'au pôle Nord

La traque du monstre se poursuit jusqu’au pôle Nord (image tirée du comic Frankenstein, Alive, Alive!, 2012)

 

Alors que le mythe de Frankenstein, dans l’imaginaire, est vu comme une œuvre d’horreur et une punition pour ceux voulant jouer au Dieu, il n’en est rien. Aujourd’hui, le roman de Shelley est vu comme étant à mi-chemin entre un gothique réaliste et rationnel et un romantisme mélancolique.

 

Les vampires et les loups-garous, autres mythes victoriens connus sont des créatures uniquement fantastiques et mythologiques. Mais Frankenstein est une histoire qui se fonde plus sur la science.

 

Frankenstein acquiert la vie dans un laboratoire, grâce à la science. Les éléments surnaturels sont très rares, et beaucoup considèrent Frankenstein et le Prométhée Moderne comme un des premiers livres de science-fiction. Il faut dire que Mary Shelley vivait en pleine Révolution industrielle et scientifique, notamment dans le domaine médical.

 

Des adaptations inégales

C’est l’histoire de cette créature, cet être bon, mais ignoble d’apparence devenu peu à peu mauvais à cause de la société, qui fascine les gens. D’où de nombreuses adaptations, aussi bien en filme qu’en livres (!) ou comics-books. Qui se sont régulièrement éloignés du matériau original au point de le défigurer.

 

Presque 40 films ont repris le monstre, le pauvre Victor Frankenstein étant souvent ignoré à la faveur de sa créature. Impossible de parler de tous, même s’il est tentant de se moquer du Van Helsing de 2005, ou Jesse James contre Frankenstein.

 

L‘une des adaptations les plus connues de Frankenstein date de 1931. Elle n’est toutefois pas basée sur le roman de Mary Sheller, mais sur une autre adaptation : la pièce de théâtre de Peggy Webling, écrite en 1927. Dans cette version de l’histoire réalisée par James Whale, l’assistant du docteur au lieu de donner un cerveau sain au monstre (appelé Frankenstein dès sa naissance), lui donne celui d’un assassin. Devenu un film culte, Frankenstein de 1931 a le plus popularisé la créature, et c’est en partie à cause de lui qu’elle est devenue cette brute maléfique que l’on imagine aujourd’hui.

 

frankenstein boris karloff

C’est la créature incarnée par l’excellent Boris Karloff qui est la plus connue

 

Le succès du film va créer d’autres suites, commandées par Universal. Huit pour être exact. C’est cette saga à la qualité très inégale qui donne au monstre l’apparence qu’on lui rattache aujourd’hui : crâne épais, animé par l’électricité, et de gros boulons dans le cou.

 

Entre les années 50 et 70, d’autres films verront le jour, appartenant à la société de production Hammer Production. Ces derniers mettent toujours en scène le docteur et sa créature, mais font preuve de plus de créativité. Dans Frankenstein créa la femme par exemple, le docteur implante dans le corps d’une femme l’esprit de son amoureux défunt. 5 de ces 7 films seront réalisés par Terrence Fisher.

 

En 1973, Mel Brooks décide d’apporter un peu de renouveau au mythe, qui commençait à tourner en rond (basiquement, un savant fou créé sans le vouloir une machine à tuer). Frankenstein junior est une comédie nominée aux Golden Globes et aux Oscars. Elle met en scène le petit fils de Frankenstein, qui va créer une autre créature. Jouée par Peter Boyle, cette dernière est aussi amusante que terrifiante, perverse et adepte de pas de dance. Un film à voir assurément.

 

frankenstein junior

Frankenstein Junior détourne avec brio l’image du monstre sans coeur de la créature

 

Le Frankenstein de 1994, avec Robert de Niro et Helena Bonham Carter, est le plus proche du livre de Mary Shelley, au point de sembler « étrange » et « choquant » par rapport au reste des adaptations. Dans le même genre, la mini série télé de 2004 est encore plus proche du mythe, même si Frankenstein est un poil trop beau gosse.

 

Le Frankenstein de De Niro n'est pas très ragoûtant...

Le Frankenstein de De Niro n’est pas très ragoûtant…

 

Un mythe saccagé… pour de bonnes raisons

Au fur et à mesure des adaptations, le docteur est devenu un savant fou de plus en plus vieux, sorte de Doc de Retour vers le futur en maléfique. La créature, de plus en plus abrutie, s’est transformée en machine à tuer.

 

Ce changement brutal des personnages et de l’ambiance n’est pas innocent. Elle ne vient pas de l’ignorance des réalisateurs, mais du médium. Le livre de Mary Shelley était assez philosophique et bourré de réflexion sur la nature humaine, le bien et le mal, avec une grosse évolution psychologique de ses deux personnages principaux. Un genre qui passe mal au cinéma.

 

Du coup, les films ont préféré se concentrer sur l’autre face de la pièce de Frankenstein : l’horreur, un genre très apprécié et présent depuis les tout débuts du cinéma. Certains personnages, comme le petit frère de Victor, sont donc supprimés, car leur intérêt est « sentimental ». Mais on rajoute un assistant au docteur (le célèbre Igor), qui sert de référent au spectateur, ou d’autre créature horrible, afin d’accentuer le côté horrifique.

 

frankenstein film d'horreur

 

Mais la créature ne correspond pas aux canons du serial killer qu’on retrouve dans le genre horrifique. Ce dernier est souvent large, menaçant, fort, mais lent, muet (ou peu bavard) et plus malin que réellement intelligent. Or, la créature est décrite comme extrêmement rapide, éloquente et intelligente dans le livre de Mary Shelley. En clair, il est nécessaire de la changer pour coller au genre de l’horreur.

 

Dans certaines adaptations, les premiers meurtres de la créature se font par accident, cette dernière ne maîtrisant pas sa force, alors que dans le livre, elle tue de manière volontaire, par malveillance.

 

De même,s’il est créé par l’électricité dans les films, ce n’est pas le cas dans le livre, où le processus n’est jamais réellement précisé.

 

frankenstein electricité

 

Même chose pour Victor Frankenstein. Au départ, il s’agit d’un jeune homme brillant plein de bonnes intentions, qui se rend compte de son erreur. Il chasse le monstre par peur, puis essaie de négocier avec lui, avant de prendre ses responsabilités et de le tuer. Un personnage torturé, tout en nuances de gris. Celui des films est très souvent dépassé par les évènements, quand il n’est pas tué par sa créature dès le début, et est un symbole du savant fou, mégalomaniaque et cruel.

 

Est-ce que le Frankenstein de 2015 saura reprendre le mythe tout en le respectant ? En situant l’action à Londres et en racontant l’histoire du point de vue de Igor, qui n’existait pas dans le roman d’origine, on peut en douter. Il est probable que le réaliser Paul McGuigan, se basera sur la légende cinématographique, et non littéraire.

 

 

Le trailer officiel, avec son action frénétique et ses explosions, fait énormément penser aux Sherlock de Guy Ritchie : une action frénétique et avec un duo de héros dans une relation mentor-protégé-ami face à un mystère ou un monstre. La recette d’un bon film, certes… mais pas d’une bonne adaptation.

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