D’après une Histoire vraie, Vigan : notre critique du Renaudot

12 novembre 2015 Mathilde de Chalonge Livres,

La critique du thriller psychologique haletant de Delphine de Vigan

 

 

Que pouvait écrire Delphine de Vigan après Rien ne s’oppose à la nuit, roman autobiographique, enquête au cœur de sa mémoire familiale ? Comment retourner à la fiction quand on s’est attaché si finement à décrire le réel, à l’analyser, le disséquer et à livrer une part de soi-même à plusieurs centaines de milliers de Français ?

 

D’après une histoire vraie s’ouvre sur les interrogations et inquiétudes d’un écrivain exsangue après la publication et le succès de son dernier roman. On reconnaît immédiatement Delphine de Vigan derrière le « je » du narrateur. Cette confusion des deux entités est d’ailleurs un parti pris : on apprend très tôt que la narratrice s’appelle Delphine, grande blonde aux cheveux indomptables, écrivain français chéri du public dont le compagnon François (François Busnel de La Grande Librairie) est un critique littéraire.

 

Le dernier roman de Delphine de Vigan s’inscrit donc dans la lignée de ses précédents opus : il prend racine dans son histoire personnelle. Cette introspection est la marque de fabrique de l’auteur depuis son premier roman, Jours sans Faim, qui raconte l’hospitalisation d’une jeune femme de 19 ans pour anorexie mentale. Hier elle n’osait pas encore appeler son personnage de son propre nom et signait sous une autre plume : Lou Delvig. Quinze ans plus tard Delphine de Vigan assume les comparaisons et les ressemblances, les revendique.

 

Lou Delvig/Delphine de Vigan, couverture de Jours sans faim

 

 

Un thriller psychologique

Est-ce que, pour autant, tout est réel, tout est vraiment arrivé ? A l’autobiographie se mêle le thriller psychologique, comme les citations à Misery de Stephen King le laissent deviner : Delphine, vulnérable après avoir rendu public son histoire familiale et notamment celle de sa mère bipolaire, rencontre L., personnage féminin, qui prend peu à peu possession de sa vie.

 

C’est l’histoire d’un coup de foudre amical mais également d’une séduction. Delphine est subjuguée par cette belle femme aux cheveux soignés, à la peau lisse, au parfum enveloppant, au chemiser ivoire et pantalon impeccables, tout droit sortie d’une publicité Gérard Darel, comme l’évoque si bien la narratrice. Très rapidement Delphine et L deviennent inséparables : L. est là quand François et les amis de Delphine sont loin, elle prend soin d’elle quand Delphine reçoit des lettres de menace concernant son livre. L. est l’amie idéale, celle qui vous viendra toujours en aide, quoiqu’il arrive.

 

Dès le départ le lecteur sait que cette histoire finira mal : le roman est écrit a posteriori, à l’aune d’une nouvelle vie sans L. (elle ?) pour Delphine. Le roman se veut la reconstitution d’un puzzle : quand est-ce que l’amitié a dérapé ? Quand est-ce que L s’est emparée de Delphine ? La narratrice écrit pour comprendre. « Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu’un écrivain ne devrait jamais croiser

 

Delphine de Vigan

 

Tout le défi pour l’auteur était alors de passionner un lecteur qui connaît la trame du roman avant même de l’avoir commencé : si L. séduit Delphine le lecteur est, quant à lui, au fait du personnage, sait qu’il est toxique, manipulateur et qu’il ne cherche qu’à dévorer la narratrice.

 

Delphine de Vigan relève le défi et, selon moi, elle le relève brillamment. J’ai dévoré ces cinq cents pages en une poignée de jours, attendant avec bonheur dans la journée mes temps de transport pour allumer ma liseuse. La tension monte peu à peu au fil des pages, le venin se diffuse en Delphine tout comme il se répand sur le papier. Les règles du polar sont savamment maîtrisées, genre que Delphine de Vigan estime beaucoup.

 

La littérature et le réel

J’ai également trouvé que la force du roman tient dans sa réflexion sur la littérature et son rapport au réel, que celle-ci soit implicite (c’est le roman de Delphine, qui semble être Delphine de Vigan sans qu’on en soit sûr…) ou explicite dans les conversations entre Delphine et L. ou dans les questionnements personnels de Delphine.

 

Deux positions s’affrontent : la littérature doit dire le réel, ce que Stendhal appelait « le petit fait vrai »  (« Le roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route » écrivait-il dans Le Rouge et Le Noir) VS la fiction, ce qu’on pouvait nommer le romanesque à une certaine époque, a partie liée avec la littérature.

 

L. VS Delphine. La narratrice défend la seconde position : elle souhaite se reconvertir, abandonner l’autobiographique pour écrire un roman sur une star de la télé-réalité. L., au lieu de l’encourager à sortir de sa zone de confort n’aura de cesse de vouloir la ramener à sa vie. « Le réel a plus de couilles » entend-on dans ce roman, il dépasse tout ce qu’avait pu prévoir la fiction.

D’après une histoire vraie est l’aboutissement de cette réflexion, et, ce qui est troublant, c’est qu’il défend la position de L., personnage haïssable du roman. Toutefois, il en défend une position adoucie puisqu’il joue sans cesse avec les frontières : biographie, roman autobiographique, fiction, récit ? Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est inventé ?

 

 

J’avais un souvenir de Delphine de Vigan qui remontait à mon adolescence, quand on m’avait demandé de lire No et Moi pour un concours du livre des collégiens : ce souvenir, je dois l’avouer, était très mauvais : celui d’une écriture mièvre, sursaturée de bons sentiments. Curieuse, je me suis lancée dans la lecture de ce roman, attirée par l’étiquette « Renaudot 2015 » : c’est un vrai coup de cœur, inattendu, comme il en arrive parfois. Delphine de Vigan offre à ses lecteurs un livre extrêmement bien écrit, jamais pompeux, toujours très juste et captivant. Comme quoi, malgré les polémiques, les prix littéraires valent quand même quelque chose…

 

 

 

D'après une Histoire vraie, Delphine de Vigan

Un thriller psychologique finement mené

Les plus

  • Suspens et tension qui tiennent en haleine
  • Une réflexion intéressante sur la littérature
  • Une très belle écriture

Les moins

  • Une fin un peu sommaire
  • Quelques longueurs

NOTE FINALE :

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