Comic Sans MS, pourquoi tant de haine?

27 juillet 2015 Tristan Bories Actu/Buzz,

Les formes de la discorde

Le mot imprimé. D’une importance cruciale, mais jamais dévêtu. Quand les mots et les lettres sont imprimés, ils doivent d’abord s’habiller. Mais contrairement à nous, ceux-ci ont l’embarras du choix dans leur vaste garde-robe, constituée d’une infinité de polices de caractères. On n’y pense pas toujours de cette façon, mais il est impossible de taper sans utiliser une police particulière. Et bien qu’il y en ait qui soient conçues pour être les plus sobres et neutres, elles ne le sont jamais vraiment.

 

Quand vous laissez un commentaire sur YouTube, vous communiquez vos propres mots, vos propres pensées, mais à travers l’esthétisme visuel de quelqu’un d’autre : le créateur d’Arial. Concevoir les polices de caractères comme une mode pour les mots n’est pas nouveau. Adrian Frutiger, fameux créateur de polices et de logotypes, disait déjà au siècle dernier que son travail était avant tout celui d’un styliste textile.

 

Certaines polices sont réputées pour leur sobriété, tandis que d’autres sont plus frivoles, ou… moches. Mais une police est si frivole, si moche et si… populaire qu’elle est sans doute devenue la police la plus haïe de l’histoire :  Comic Sans MS. Ceux qui se considèrent comme des designers chevronnées se gaussent devant l’ubiquité, sur la toile comme en dehors, de cette police utilisée à tout va par les néophytes de l’écriture stylisée. À tel point qu’il existe un jeu en ligne permettant de tirer au revolver un maximum de Comic Sans MS en une minute,  de même qu’un site à envoyer à vos contacts qui utilisent cette police abhorrée, histoire de les remettre dans le droit chemin.

 

Peut-être la manifestation la plus flagrante du rejet des courbes de Comic Sans, la police est le deuxième motif de « plainte » le plus courant sur Twitter selon une récente étude, devançant même Justin Bieber. Comment donc une police a-t-elle pu devenir un rebus de la culture web, aussi agaçante que l’un des pires « chanteurs » de l’histoire de la pop ?

 

Une pub Dior avec du Comic Sans MS

Et si les publicitaires commençaient à utiliser Comic Sans MS ?

 

Le design de Comic Sans a été réalisé en 1994 par Vincent Connare. Décidément, dès sa conception, la police semblait déjà prédestinée… Ce Connare donc, travaille à la demande de Mélinda Gates, femme de Bill, sur un projet de police légère et « fun » pour remplir les bulles de dialogue du chien cartoon de Microsoft Bob. Il se base sur les typographies utilisées dans les comics américains pour produire une police au style manuscrit, aux traits arrondis. Finalement, la version définitive ne sort pas à temps pour être intégrée à Microsoft Bob, mais elle fut  subséquemment rendue publique comme un choix de police possible sur tellement de produits Microsoft qu’elle est, inévitablement, devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

 

Assassins de la police

 

Du coup, des millions d’utilisateurs avaient désormais accès à Comic Sans, police simple et mignonne de prime abord. Son adoption fut fulgurante. Populaire pour des choses triviales comme des cartons d’invitation d’anniversaire, elle fut aussi utilisée dans des situations bien moins appropriées comme sur une pièce de 25 cents canadien, ou… une pierre tombale. Encore récemment, l’utilisation (maladroite) de Comic Sans MS par les chercheurs du CNRS pour annoncer la découverte du  Boson de Higgs (cliquez ici pour voir vidéo) a déchaîné l’hilarité des internautes sur les réseaux sociaux, pas avares en railleries en tout genre.  Bref, utiliser le Comic Sans sans comique peut vite se retourner contre vous !

Interdiction formelle d'utiliser Comic Sans MS

C’est à cause de son utilisation intempestive, et l’omniprésence sur le web qui en a découlé, que Comic Sans MS a vu s’épaissir de semaine en semaine la foule de ses détracteurs. Mais la police, à l’origine, n’avait jamais été conçue dans l’intention d’être aussi populaire et utilisée dans des situations aussi inappropriées. En réalité, la faute nous incombe peut-être à nous, internautes. A l’utiliser n’importe quand et comment, nous sommes devenus les assassins de Comic Sans MS, police victime de son propre succès.
Pour reprendre l’analogie d’Adrian Frutiger, si Comic Sans était un vêtement, il serait un T-Shirt arborant une impression rigolote (comme ceux de David O’Reilly par exemple, qui s’est spécialisé dans l’utilisation de Comic Sans MS pour personnaliser ses produits : http://skreened.com/dumbstuff ). Personne n’a rien contre ces T-shirts, si tant est que la blague qu’ils arborent est bien sentie. Par contre, si du jour au lendemain des millions d’entre nous les mettaient pour se rendre au travail, ou à un enterrement, notre « amour » du T-shirt humoristique s’ébranlerait rapidement…

 

 

La vallée dérangeante

 

Dans son brillant article « Why you hate Comic Sans », le designer David Kavidy propose une explication plus pragmatique, ou scientifique, du désamour généralisé de Comic Sans MS. Il remarque tout d’abord que ses caractères sont déséquilibrés, ses courbes peu assurées. Comic Sans MS n’est pas une police parfaitement calibrée comme Times New Roman, mais n’est pas non plus « biologique » comme une écriture manuscrite.
Dans cette optique, Comic Sans se situerait en plein milieu de la « vallée dérangeante », un concept que l’on retrouve beaucoup en robotique, développé par le chercheur japonais Masahiro Mori. Celui-ci stipule que plus un robot androïde est similaire à un être humain, plus ses imperfections nous paraissent monstrueuses.
Plus généralement, il existe pour tout type d’objets, les poupées par exemple, cette relation anthropomorphique ambivalente : plus l’apparence d’un objet est humaine, plus celui-ci est « mignon », jusqu’au seuil où il est presque  humain, mais pas tout à fait. Passé ce seuil, son apparence humaine nous met mal à l’aise, voire nous fait peur. Si bien que le studio d’animation 3D Pixar s’est orienté vers des histoires de jouets, robots ou voitures parlantes après les réactions de rejet de la part des auditeurs test du projet de film Tin Toy en 1988, dont le personnage principal, un bébé, leur donnait la chair de poule par son réalisme inachevé. Peut-être Comic Sans se situe-t-elle dans cette vallée dérangeante, en termes typographiques…

 

 

Une défense de Comic Sans ?

Avec les technologies actuelles, n’importe qui peut s’essayer à la typographie. Et c’est une superbe évolution. Bien sûr, cela signifie que Comic Sans MS sera utilisé. Beaucoup. Jusqu’à satiété, et même au-delà. Mais il s’agit là d’une preuve concrète que le design est effectif et fonctionne, que le public comprend que la typographie porte en elle un sens en soi, au-delà même des mots qui la revêtissent.
David Kadavy émet l’idée que, tout comme l’invention des caractères métalliques interchangeables a conduit à une expansion vertigineuse de la littérature, la démocratisation du design et la multiplication des polices aurait à terme un effet semblable sur la littérature visuelle, typée.
Certes, Comic Sans n’est pas très jolie. Tout comme le sont les premiers accords de Smoke on the water de Deep Purple, quand ils sont joués par n’importe quel débutant qui gratte les cordes d’une guitare entreposée au magasin. Certes, c’est brouillon et agaçant à entendre, mais c’est la manifestation d’un néophyte qui s’approprie un outil, afin d’atteindre une certaine maîtrise… pour composer dans quelques années, peut-être, des solos monstrueux.

 

Selon Adrian Frutiger, la typographie a le pouvoir de rendre lisible dans sa globalité le monde des pensées, simplement en réarrangeant les mêmes lettres encore et encore. Eh bien, Comic Sans, utilisée à outrance (galvaudée ?) par une majorité inexpérimentée, peut s’avérer douteux pour certaines personnes, mais demeure la plus criante illustration de quelque chose de phénoménal : aujourd’hui, tout le monde des pensées peut se rendre lisible, et être partagé par… tout le monde.  La typographie, et Comic Sans comme figure de proue, prouve à quel point internet peut se réapproprier un art, une culture, pour la redéfinir, et la démocratiser.

 

Antoine Marienval

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