50 ans plus tard, Harper Lee fait son complexe d’Oedipe

19 novembre 2015 Mathilde de Chalonge Actu/Buzz,Livres,

Après Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee tue le père

 

 

Il y a cinquante ans Harper Lee, une femme, recevait le Prix Pulitzer pour son roman Ne tirez pas sur l’Oiseau moqueur. Puis, plus rien. L’auteur s’est muré dans le silence, pour n’en sortir que cette année.

 

Trente millions de copies écoulées, une œuvre mondialement étudiée dans les classes de collège et de lycée, une reconnaissance internationale, un roman culte adapté au cinéma par Robert Mulligan avec Gregory Peck dans le rôle du personne principal, Atticus Finch … Autant d’éléments qui auraient pu propulser en 1961 cette simple femme de l’Alabama au rang de star de la littérature.   Elle aurait pu écumer les salons, les foires, les séances de dédicace et partir en tournée à travers les Etats-Unis, accompagnée de son ami Truman Capote. Mais non, rien de tout cela.

 

A part quelques essais et articles parus dans Vogue, Harper Lee n’a plus rien écrit, devenant plus un nom désincarné sur une couverture de roman qu’une personne à part entière. A peine l’a-t-on vue en 2007 recevoir la Médaille présidentielle de la liberté de la main de George Bush.

 

Harper Lee médaillée par George Bush

 

 

Cinquante-cinq ans plus tard, la vieille dame n’a pas changé d’un iota. A quatre-vingt-neuf ans elle publie dans le silence son deuxième roman, Va et poste une sentinelle, qui s’inscrit dans la continuité narrative de ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur.

Aujourd’hui pensionnaire d’une maison de retraite, Harper Lee n’a fait aucune communication autour de la sortie de cette suite. Son avocate Tonja Carter s’en est chargée, tout en affirmant avoir reçu les droits de publication de la part d’Harper Lee.

 

Son silence est une force. Il sert Harper Lee plus que tout communiqué de presse, toute interview dans Vogue puisqu’il laisse le roman s’exprimer de pleine voix, autodidacte. A l’inverse des auteurs surmédiatisés qui étouffent leurs écrits par des interviews multiples, mélange de « confession intime » croisée à leurs œuvres, Harper Lee a refusé de jouer le jeu de la représentation, effaçant sa personne au profit de deux romans chocs, brulants, actuels, en bref : cultes.

 

Ne Tirez pas sur l’Oiseau moqueur : Un blanc contre les Blancs

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

 

En 1961 le monde occidental se prend d’admiration pour Atticus Finch, le personnage principal de Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, père de la jeune narratrice Scout. L’histoire se déroule en Alabama, pendant la Grande Dépression, au cœur d’une Amérique raciste et ségrégationniste. Cet avocat droit et honnête est parfaitement incarné à l’écran par Gregory Peck vieillissant, celui qui fut le gendre idéal des studios hollywoodiens.

Le personnage d’Atticus, homme blanc dans un pays ségrégationniste, se distingue lorsqu’il devient commis d’office pour la défense d’un Noir accusé d’avoir violé une femme blanche. Il s’évertue alors à prouver son innocence, seul blanc contre les blancs à vouloir mener une enquête de ce nom, qui ne soit pas fondée sur des préjugés raciaux.

 

Bien que le roman ne soit pas autobiographique, Harper Lee a trouvé en lui le moyen de sortir de son silence et de livrer de façon diffuse, discrète, dévoilant un élément ici et là permettant de lier la narratrice Scout et l’écrivain, Atticus Finch et son père.

 

Gregory Peck, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

 

On retrouve dans le roman des traces de l’amitié entre Harper Lee et Truman Capote, des détails sur son enfance dans le Sud, sa vie de famille avec une gouvernante noire… Mais surtout, le père d’Harper Lee et Atticus Finch ont tous deux défendu la cause d’un noir dans les années 1930. L’auteur en personne a souhaité que l’acteur Gregory Peck rencontre son père pour qu’il s’en inspire. Ainsi le roman a pu être lu comme un hommage d’une fille envers son père, une preuve de son admiration et de sa fierté.

Va et poste une sentinelle : une suite controverséeVa et poste une sentinelle, Harper Lee

 

 

 

Cinquante-cinq ans se sont écoulés entre le roman et sa suite. Suite ? Pas tout à fait. Si les épisodes narrés dans Va et poste une sentinelle se déroulent bien après ceux narrés dans Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee aurait commencé l’écriture de ce manuscrit avant son best-seller.

 

Le fait n’est pas anodin : en effet dans cette suite Atticus Finch et le climat ambiant ne sont plus le même. Oubliez la probité et l’intégrité de l’avocat et imaginez-vous dans les années cinquante aux Etats-Unis quand le pays tout entier se déchirait autour des questions raciales. La narratrice Scout, désormais New-yorkaise, se confronte à un père qui semble avoir viré de bord en 20 ans. Celui qu’on aurait pensé fer de lance de la lutte pour les droits civiques se montre en fait bien plus proche des idées du Ku Klux Klan : «Souhaites-tu voir des cars entiers de Noirs débouler dans nos écoles, nos églises et nos théâtres ? Souhaites-tu les voir entrer dans notre monde ? » demande-t-il à sa fille, désenchantée. Lecteur de fascicules fascistes il n’hésite pas à prôner la suprématie de la race blanche, rentrant violemment en conflit avec sa fille. Atticus n’est plus le modèle qu’il était pour sa petite Scout.

 

Comme un adieu à l’enfance, Va et poste une sentinelle est la chronique du passage à l’âge adulte pour Scout où elle découvre amèrement que son père n’est pas le super héros qu’elle imaginait mais reste imprégné de la mentalité sudiste.

 

En 1961, lorsqu’elle publia Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur,  Harper Lee avait déjà plus de trente ans, mais peut-être n’était-elle pas encore prête à casser l’image idyllique de son père, à tuer le père, bref à faire une sorte de complexe d’Œdipe ? Pudique, comme à son habitude, aurait-elle attendu qu’il ne soit plus de ce monde pour publier ce récit ? Peut-on lire ce roman comme la confession libératrice d’une vieille femme proche de la mort ? Autant de questions que l’on peut se poser et dont la critique s’est emparée. Nombreux lecteurs ont d’ores et déjà exprimé leur colère et leur déception, comme si leur âme d’enfant avait été trahie par Harper Lee.

 

 

Mais aujourd’hui on peut se demander si la publication de ce roman était vraiment souhaitée par l’auteur, s’il était de son souhait de donner une telle image au père de Scout. En effet, c’est seulement trois mois après la mort de la sœur d’Harper Lee, qui protégeait ses intérêts, que la publication du manuscrit a été décidée. Les plus grands fans de l’auteur sont sceptiques : Bien décidée à ne plus rien écrire, Harper Lee aurait été faussée par son nouvel avocat.

 

Volonté de l’auteur de briser la figure angélique d’Atticus Finch (et montrer par là que la société dans laquelle nous vivons n’est pas à l’abri d’un nouveau durcissement racial) ou publication frauduleuse d’un manuscrit que l’auteur aurait souhaité enterrer ? Mystère.

Dans tous les cas ce roman de l’âge adulte a tout d’un best-seller : 1,1 millions de copies se sont arrachées en une semaine aux Etats Unis.

, ,

Les commentaires sont fermés.